9. Comment avoir un Grand Numéro
ou comment devenir riche et célèbre sans pour autant le mériter

Extrait de la Conférence en 10 Points

Tout le monde en rêve, mais peu le réalisent : posséder un numéro de classe internationale qui leur servirait de tapis volant pour parcourir le monde.

En place des lieux communs habituels, voici mes réflexions :

La technique doit-elle être sophistiquée ? Non

Prenons l’exemple du fameux numéro de la rose de Kevin JAMES.

Sans voir la version originale, j’en avais entendu parler maintes fois et les techniques utilisées se sont avérées celles que j’avais imaginées (à l’exception de la prise de la vraie rose en final que je n’avais pas cru être aussi basique qu’une simple prise dans la poche de profil).

C’est dire que la réalisation ne posait guère de difficulté une fois l’idée trouvée.

Pour l’exécution, elle n’a dû effrayer personne car j’ai eu l’occasion de voir cet effet présenté à deux reprises dans des réunions.

Mais je dois avouer que la prestation fut ratée dans chacun des cas : technique accessible ne veut pas dire technique sûre.

L’exécution doit-elle être parfaite ? Oui

Tout le monde peut faire de la peinture à l’huile, mais comme le dit Picasso : « Certains font du soleil une tâche tandis que d’autres font d’une tâche un soleil ».

Tout comme il n’y a pas de bonne ni de mauvaise passe.

La meilleure passe est celle que vous maîtrisez le mieux.

Réciproquement, un ignare en peinture peut être certain qu’un tableau où la technique du peintre n’est pas maîtrisée est certainement une croûte.

Buffon ne disait pas autre chose avec « Le style c’est l’homme » : si vous n’arrivez pas à réaliser quelque chose correctement, ce quelque chose est à coup sûr sans valeur.

Un numéro comme celui de Juan MAYORAL a fait le tour du monde. Après son second prix à la FISM à Lausanne, j’ai entendu dire : « C’est facile, il ne fait rien, il ne bouge pas, c’est l’électronique qui fait tout ! ».

J’ai eu l’occasion de le revoir souvent et je dois vous dire que ses déplacements, ses gestes, sont parfaits et bien hors de portée du magicien moyen.

Qui imaginerait, avec son attitude décontractée, qu’il écoute attentivement sa bande musicale qui lui donne les tops et les décomptes de ses multiples relais temporisateurs ?

Faut-il être original ? Même pas.

Défricher des terrains vierges n’est pas un gage de succès. Il est toujours plus bénéfique de prendre une idée existante et de l’améliorer.

Michaël AMMAR est devenu champion du monde en améliorant le topit et je parie que les détails lui sont venus naturellement au cours des heures de pratique.

Tout récemment, le canadien Carl CLOUTIER a encore remis le topit à la mode en le modifiant encore. Il a même remis les manches au goût du jour !

Juan MAYORAL n’est pas du tout électronicien, etc. Christopher HART a été engagé par toutes les télés du monde en exploitant à fond un foulard Kellar fendu en son milieu. Le matériel tient dans une mallette.

Auparavant une boule zombie remplacée par un violon mobile sur son axe a fait la carrière de Norm NIELSEN.

Chez les clowns, Peter SHUB est devenu une vedette en Allemagne avec des sketches empruntés à David SHINER et d’autres.

Le plus surprenant : c’est l’exemple rare d’un copiste qui exécute mieux les gags que n’importe lequel de ses créateurs.

Faut-il transmettre une émotion ? Oui

Beaucoup d’excellents techniciens échouent sur ce point : ils ont un numéro solide parfaitement exécuté, mais sans âme.

C’est à dire qu’ils n’ont justement rien à dire.
L’émotion est sans doute la seule chose que la physique, même quantique qui introduit pourtant la conscience de l’observateur dans la mesure des phénomènes, ne peut rendre compte dans ses équations.

C’est la preuve que ‘quelque chose’ existe, un éveil du moi profond que l’artiste doit toucher (sic !). C’est pour cela que le numéro de Kevin JAMES va au delà de sa technique et son exécution.

Certains ont le sens de cette dimension, de son impact sur le public, comme David COPPERFIELD qui n’a pas hésité à en acheter les droits.

Dans la même veine, l’impact éternel du film « Les enfants du Paradis » doit surtout à Jacques PRÉVERT et beaucoup moins à son réalisateur ou aux acteurs.

C’est le cas également d’autres films dont il a écrit l’histoire comme « Les visiteurs du soir ».

Ainsi un numéro basé sur les cannes de golf, des accessoires de voiture, des ciseaux, des jeux de casino et que sais-je encore (on en voit plein dans les congrès), n’est qu’un exercice de style, limité par essence, qui sera peut-être primé dans un concours mais jamais dans le cœur du public profane.

Le public vient voir une histoire ou un personnage, pas une démonstration de techniques exécutées par un lecteur assidu du catalogue de La Redoute.

Pire, on enseigne aux jeunes à choisir une discipline et un thème ! Un numéro doit dégager une sentiment d’unité mais c’est une erreur que de matérialiser cette ‘Unité’ comme cela.

Un personnage solide peut fort bien unifier des tours ou des arts totalement hétéroclites (par exemple le numéro d’Ali BONGO ou de Topper MARTYN).

Souvent même, je m’aperçois que le public d’un concours possède « une intelligence collective » supérieure à celle des membres du Jury.

Ce dernier, confronté à une notation assez technique, passe quelquefois à côté de l’essentiel. La ‘présence’ du candidat n’est pas notée et c’est bien dommage.

Que dire de la non reconnaissance d’un Gérard Le GUILLOUX au congrès du Puy qui devait remporter la baguette d’Or à Monte-Carlo et les Anneaux Magiques à Lausanne. « Ses prises ne sont pas parfaites, ni révolutionnaires » ai-je entendu dire.

Pour faire un personnage, faut-il alors être comédien ? Pas nécessairement.

Le principal à mon avis est de montrer aux gens quelque chose de soi.

Et là vous obtenez tout d’un coup : l’originalité (vous êtes unique), offrir quelque chose d’inimitable (vous n’imitez personne car vous êtes vous même), montrer du ‘vrai’ (car vous n’avez pas besoin de tricher), avoir le ton ‘juste’ sans avoir besoin de jouer la comédie.

Regardez les grands acteurs qui exagèrent leur jeu au contraire de ce que préconisent les écoles de théâtre : Claude BERRY et ses mouvements de bras, Louis de FUNÈS et ses colères, Darry COWL et son bégaiement, Charlot et sa démarche, Bourvil et sa naïveté, Louis JOUVET et son accent, Christian CLAVIER et « C’est dingue », etc.

En fait la plupart n’ont jamais joué qu’un seul rôle dans leur vie : le leur. Regardez les magiciens qui ont réussi dans le cœur du public : GARCIMORE, Juan TAMARIZ, Mac RONEY. N’importe qui est capable de les reconnaître par leurs tics. Tous ne sont pourtant pas de super magiciens-techniciens !

Par opposition, l’émission de Michel DRUCKER « Studio Gabriel » a consacré Laurent GERRA et non Sylvain MIROUF.

La personnalité, le showmanship l’emportera toujours sur la technique.

Mais il n’est pas facile d’être soi-même.

Dans les huit minutes d’un numéro se retrouve tout le passé de l’individu. C’est pour cela que je ne m’ennuie jamais durant les concours, véritable collection de livres ouverts.

Céline a écrit « C’est peut-être cela que l’on cherche toute sa vie, rien que cela, connaître le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir ».

Votre personnalité est ressentie par le public dès les premières secondes. C’est elle qui fait que par votre simple présence, vous rayonnez.

On sait que « celui dont le visage ne donne pas de lumière ne deviendra jamais une étoile ». Alors sur le long terme, changez et votre impact sur le public suivra votre évolution.

La musique apporte-elle quelque chose ? Oui

A l’occasion des concours, j’ai pu constater que la musique n’est souvent qu’un fond sonore. Au mieux, le concurrent calque sa chorégraphie sur le rythme de la musique.

Pourtant un numéro en harmonie avec sa musique peut augmenter son impact de manière spectaculaire.

Le numéro d’automate des Frères TAQUIN en est un exemple tout comme le duo MOUVANCE au trapèze.

Faut-il être conscient de tous ces paramètres avant de faire un numéro ? Non

Dans bien des cas, j’ai eu l’occasion de constater que l’artiste lui-même n’avait pas conscience des aspects qui contribuaient à faire la grandeur de son numéro.

Comme dans le cas de la peinture ou de la littérature, je pense que les auteurs seraient surpris de lire toutes les intentions géniales que leur attribuent les critiques.

L’artiste agit par intuition, le critique par analyse.

J’ai vu des duos formidables de clowns se séparer et ne jamais retrouver par la suite un partenaire qui redonne l’alchimie miraculeuse de leur numéro.

Dans un groupe, le talent d’un seul n’est que peu de chose sans le faire-valoir ingrat des partenaires.

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