Les questions récemment posées sur le forum de VirtualMagie par KOZOU (« Qui est le spectateur d’un spectacle de magie ?« – question qui a surtout reçu ici des réponses disons « sociologiques »-

ou celle de Gérard BAKNER sur la mise en situation de la magie,

et dernièrement encore celle de Julien DAVID quant à la potentielle supériorité que le magicien pourrait tirer de ses effets,

ont chacune rappelé à un moment ou à un autre, combien importait la question suivante :

« Quel est le rôle du spectateur lors d’une représentation magique ? ».

Si la question du rôle du magicien, l’importance de sa personnalité, de son « naturel », est régulièrement abordée, celle du rôle du public l’est bien moins.

On pensera bien à « Qui ? », chapitre 4 de Magie et Mise en Scène, dans lequel Henning NELMS traite justement au même titre que le rôle du magicien et de ses assistants la question du rôle du public — toutefois moins les méthodes pour instaurer ce rôle, il y expose essentiellement les rôles possibles pour des spectateurs (clients, témoins, participants, élèves, assistants).

Ai éprouvé alors l’envie de regrouper ici trois brefs exemples, juste pour achever de se convaincre de la nécessité d’attribuer un rôle clair au public.

Essais

Observons l’avant-propos des ESSAIS de Montagne :

Au Lecteur

C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entree, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privee : je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voüé à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayans perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu’ils ont eu de moy. Si c’eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautez empruntees.

Je veux qu’on m’y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté parmy ces nations qu’on dit vivre encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse tres-volontiers peint tout entier, Et tout nud. Ainsi, Lecteur, je suis moy-mesme la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq.
De Montaigne, ce 12 de juin 1580.

La manœuvre pourra de nos jours sembler à certains par trop évidente, on n’en restera pas moins admiratif sur le procédé adopté par Montaigne : se gardant bien de marteler la sincérité de ses ESSAIS, il ne se réclame sincère que pour demander au lecteur de ne pas les lire, « A Dieu donq ».

Voici le lecteur ipso facto transformé en une manière d’espion interceptant clandestinement des propos que Montaigne destine à son seul entourage, le tour de passe-passe est joué : la véracité même de ces écrits « frivoles » et « vains » est posée dès lors comme acquise d’emblée.

A la manière du tout petit enfant qui, tournant obstinément le dos à ses camarades pour dérober à leurs regards ce qu’il tient en main, exaspère la curiosité de ceux-ci, Montaigne éveille ici l’intérêt pour une chose « vraie », et ceci en créant justement le rôle de son lecteur, fait voyeur.

Un Canard

Soit un canard placé dans une boîte magique : la boîte d’être démantelée, et le volatile volatilisé d’être retrouvé dans un baquet préalablement montré vide ; lequel baquet étant, qui plus est, tenu tout au long du numéro par un spectateur.

Quoi de plus désuet, dénué de sens, que cette transposition aviaire ? Observons alors combien la présentation de David COPPERFIELD rend ce « truc » des plus divertissants, et ce en multipliant justement les rôles : pour commencer, un speaker présente David COPPERFIELD, « l’un des plus grands magiciens au monde ».

C’est donc tout entier lesté de sa réputation liée à de fameuses grandes illusions que l’illusionniste entre en scène ; il est important d’instituer le rôle de David COPPERFIELD d’entrée de jeu, ce dernier allant par la suite présenter une « petite » illusion somme toute, allant même jusqu’à ironiser sur certains tics du magicien type.

Or (première péripétie) voici qu’à présent un canard fait bruyamment irruption sur scène à son tour. On notera que ce canard est ici plus que l’animal / accessoire usuel du prestidigitateur : il porte un nom, WEBSTER, – au sens figuré, et au sens propre : l’animal arbore en pendentif son initiale W autour du cou – et fait son entrée indépendamment du magicien.

Par la suite, alors qu’un canard factice lui sera ouvertement substitué – le rôle de WEBSTER est lui continu au long du numéro quand bien même la « nature » du canard change -, une saynète montrant un WEBSTER renâclant à retourner dans la boîte magique renforcera un peu plus le rôle de WEBSTER comme rôle à part entière dans le numéro.

Est alors choisi un spectateur auquel est dévolu le rôle d’ ASSISTANT & INSPECTEUR (il contrôle la vacuité du baquet en début d’effet) c’est en le cas d’espèce une vedette américaine de la télévision qui est choisie, mais ceci n’entre pas véritablement ici en ligne de compte.

Le numéro est exécuté, la canard disparaît / réapparaît, et le spectateur retourne à sa place. L’effet banal et suranné est clos.

David COPPERFIELD demande alors si personne n’a de question à poser : et voilà qu’une voix tonne depuis la salle « Recommencez ! » (deuxième péripétie).

Cette intervention donne alors tout son sel au sketch magique de David COPPERFIELD (qui a déjà utilisé par ailleurs ces interventions concertées depuis la salle) : voici qu’en une seule réplique indue, est introduit à la fois le rôle du SPECTATEUR RÉCALCITRANT, que le spectateur / ASSISTANT & INSPECTEUR est, lui, reconduit dans son rôle, alors même que l’ensemble du reste du public se voit attribué dès lors le rôle de TEMOINS du duel opposant le magicien David COPPERFIELD au SPECTATEUR RÉCALCITRANT.

Ce dernier se manifestera derechef, exigeant que le numéro soit de plus exécuté au ralenti (troisième péripétie) ; c’est ici que prend place la saynète du WEBSTER / factice.

Entre enfin en scène le dernier rôle : celui de l’ASSISTANT SECRET ; le ralenti révèle en effet un ASSISTANT SECRET se ruant de la coulisse et exécutant en fait la transposition de WEBSTER: c’est sa grande rapidité qui à vitesse normale lui avait permis d’effecteur invisiblement la première transposition1.

Cette retranscription pourra paraître fastidieuse : elle n’a d’autre but que de souligner combien la multiplication des rôles multiplie d’autant les possibilités d’interaction entre ces protagonistes, et partant est donc un sûr moyen de scénariser nos illusions pour les rendre divertissantes.

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