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| Les anti-boulettes |
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Depuis quelques années, le tour des boulettes de Slydini connaît un franc succès auprès des magiciens. Popularisé par Jean Merlin, on le voit de plus en plus souvent lors des congrès et à la télévision. Seulement voilà, dans une large majorité des cas, le 'profane' connaît souvent l'effet et accepte son rôle improvisé de compère. Je m'en aperçois en général dès les premières secondes, tout comme le magicien opérateur je présume, mais cela ne semble guère rebuter notre artiste.
J'assiste alors à un duo clownesque dans la mesure où si notre clown blanc a du talent (le spectateur choisi), l'auguste (le magicien) aura un franc succès. Eh oui, dans ce cas, c'est bien le spectateur qui est le véritable artiste et s'il est assez bon comédien pour passer pour un sot, le magicien récoltera injustement un triomphe. Heureusement pour la morale, c'est rarement le cas.
Il y a deux manières de résoudre la difficulté : la première est de choisir un partenaire comédien pour spectateur. Pourquoi pas car seul importe l'effet comme l'ont montré les hypnotiseurs.
L'autre consiste à choisir un enfant en bas âge : trois ou quatre ans, pas plus. Pas encore gavé de télévision, le public sait qu'il ne peut être complice. Avec une bonne dose de psychologie infantile, je vous garantis un succès du tonnerre de dieu. Voici donc l'ensemble des techniques que j'utilise depuis des années avec beaucoup de succès.
1)
les conditions
Le public idéal est composé en majorité d'adultes avec quelques enfants. Si les enfants sont trop nombreux, ils souffleront le mot 'derrière !' et votre numéro sera foutu. Parfois, dans les club med par exemple, je repère quand même un enfant étranger qui ne comprend pas le français et ça marche aussi très bien.
Ce tour marche aussi bien dans la rue que sur la scène. Il requiert un minimum de mots à apprendre et peut donc se faire dans tous les pays du monde.
2) le choix de l'enfant
L'âge est primordial : trois ou quatre ans mais cinq ans est déjà trop vieux. Avant cet âge, l'enfant ne maîtrise pas encore le langage et en outre, il va falloir réussir à l'emprunter à sa mère. Voici les méthodes pour y parvenir.
- Ce numéro n'est pas sûr à 100%. Vous devez donc avoir montré auparavant dans le spectacle que vous êtes vraiment un magicien.
- De plus, aucun enfant ne vous suivra s'il ne vous a pas jaugé lors d'un numéro précèdent. Il doit avoir confiance en vous.
- Les enfants en bas âge sont rares et vous n'avez pas le droit à l'erreur : si le premier refuse de vous suivre, tous les autres refuseront par mimétisme et il faudra abandonner.
- Sachez que ces enfants ne comprennent guère que le quart de vos paroles et communiquent par d'autres moyens qui sont le regard, le contact avec votre main et la télépathie. Oui, j'ai bien dit 'télépathie' comme je l'ai découvert par hasard car je travaille énormément avec les jeunes enfants. Récemment, j'ai découvert que Françoise Dolto avait écrit la même chose, alors comme c'est une référence...
Tout ce passe en quelques secondes : vous regardez l'enfant en lui parlant par télépathie. Vous lui prenez ensuite la main pour le conduire au centre du cercle ou de la scène. Attention, l'enfant sentira la moindre hésitation ou peur de votre part. A ce stade, vous saurez déjà intérieurement si le numéro va marcher. La moitié du chemin est fait mais pour le public, rien ne s'est encore passé. C'est peut être cela la vraie magie !
Une fois arrivé au centre, je l'installe sur mon seau à champagne (j'ai peu de matériel et le seau me sert dans de nombreux numéros). Attention, ne perdez JAMAIS le contact avec l'enfant en le laissant par exemple isolé devant le noir et ébloui par les projecteurs. Pleurs assurés. Vous déposez ensuite la boîte de mouchoirs en papiers sur ses cuisses.
3) Le conditionnement
Attention, chacune des phases du numéro prépare la suivante mais est intéressante en soi au premier degré. Vous allez tout d'abord vous arranger pour que l'enfant devine trois fois de suite où se trouve la boulette, d'où le titre de la routine, les anti-boulettes. C'est drôle car vous passez pour un con. Le public est ravi car vous n'arrivez pas à berner un enfant de trois ans. Mais l'art consiste à cacher l'art, à savoir que vous faites exprès de perdre. Voici comment :
- L'enfant est assis à votre droite. Vous lui montrez bien la boulette tenue dans votre main gauche en disant 'regarde bien' et avec l'index de la main droite, vous allez et venez entre ses yeux et la boulette. Vous prenez ensuite la boulette en main droite et vous faites un excellent faux dépôt dans la main gauche qui va tromper tout le public. Vous fermez les deux poings et dites 'laquelle' et surtout pas 'où' !! L'enfant va deviner où se trouve la boulette car vous avez volontairement laissé dépasser un bout du mouchoir de votre poing droit du côté des yeux de l'enfant et à l'insu du public.
L'enfant montrera la main droite avec son doigt (il ne parlera jamais. Déjà, c'est mieux qu'avec un adulte car un adulte ne montrera jamais votre main avec son doigt et c'est nettement plus visuel ainsi. Retournez-vous l'air dépité vers le public goguenard tout en ouvrant la main droite. Sortez alors un sachet d'où vous tirez une sucette que vous donnez à l'enfant. Rire du public. La scène sera d'autant plus drôle si vous avez fait vos preuves en tant que magicien par ailleurs dans le spectacle. Pour être sûr que l'enfant va bien choisir votre main droite, vous la bougerez légèrement en malaxant la boulette. Le public ne doit pas s'en apercevoir bien sûr.
Recommencez ensuite l'ensemble des opérations mais cette fois avec un vrai dépôt (mais qui doit ressembler à un faux dépôt) en main gauche. Donnez les même indices à l'enfant : le mouchoir sort de la main gauche qui bouge légèrement. Si l'enfant a compris vos indices (conditionnement précédant), il montrera bien votre main gauche ALORS QUE VOTRE MAIN DROITE EST PLUS PRÈS DE LUI, et que ce n'est pas du tout évident de lui faire faire un effort pour choisir la main la plus éloignée de lui.
Jetez cette fois violemment la boulette par terre, reprenez le sachet de sucettes l'air énervé et SANS REGARDER L'ENFANT, tendez la main droite vers lui avec une sucette. L'enfant la prendra (conditionnement précèdent avec la première sucette) et le public va se marrer.
Pour la troisième phase, j'utilise une variante : je place visiblement la boulette en main gauche puis je demeure ainsi un bref instant avec les mains toujours ouvertes tout en regardant l'enfant et pensant 'laquelle' (le public ne s'en rend évidemment pas compte). L'enfant n'attendra pas que vos mains se referment et montrera la boulette dans la main gauche ouverte. Un adulte ne fera jamais cela et cette réaction absurde déclenchera les rires.
Ensuite, je croise les mains puis les décroise et même cinéma que dans les deux étapes précédentes. Ayez encore l'air plus vexé et donnez-lui cette fois deux sucettes. Là, je ne lui donne plus l'indice du bout de mouchoir visible, je bouge uniquement l'une des deux mains (à cause de la suite)
La vengeance
La phase précédente a préparé l'enfant tout en faisant rire le public. Que demander de mieux ? Maintenant, vous allez faire le tour classique des boulettes avec la motivation suivante : vous n'arrivez pas à berner l'enfant avec votre magie alors vous allez tricher en balançant la boulette au-dessus de sa tête. Attention, il ne faut pas faire la disparition de manière technique pour deux raisons :
1) Vous venez de montrez que vous n'arrivez pas à berner un bébé. Montrer de la technique serait incohérente dans la mise en scène.
2) Pour la phase de climax ultérieure, les techniques de boulettes sont inadaptées comme vous le verrez
Donc vous agitez vos mains comme un moulinet, vous balancez la boulette au dessus de la tête de l'enfant puis dites 'laquelle' en présentant les poings fermés. Vous ne pouvez plus lui montrer un bout du mouchoir qui dépasse mais avec le conditionnement précèdent, le fait de bouger la main doit suffire. L'enfant perd évidemment et vous manifestez votre joie. De plus, avec la main ouverte vide qu'il vient de choisir, vous lui réclamez l'une des quatre sucettes qu'il possède. Effet garanti sur le public.
Vous passez directement à la boîte de mouchoirs que vous balancez au-dessus de sa tête par un moulinet des deux mains. Au moment où la boîte retombe sur le sol, vous devez dire le mot 'laquelle' pour couvrir le son de l'impact.
L'enfant montre une main que vous ouvrez vide, vous agitez les bouts des doigts de cette main gardée ouverte et grâce au conditionnement précèdent, l'enfant va déposer une sucette dans votre main. Effet terrible garanti.
A partir de ce moment, vous êtes en train de vous mettre le public à dos. Si des enfants sont là, ils vont souffler la solution d'où les conditions initiales requises.
Le climax
La version des boulettes pour adultes s'arrête à la phase précédente. Vous allez maintenant bénéficier de la méconnaissance du public de la psychologie infantile pour aller beaucoup plus loin.
Vous allez maintenant choisir un objet bien plus gros que votre main. Dans mon cas, je m'empare du raton laveur d'un numéro précèdent que j'agite et balance au-dessus de la tête. Il a l'avantage de ne pas faire de bruit en retombant. Vous montrez les deux poings fermés en demandant 'laquelle' et là L'ENFANT VA MONTRER L'UNE DE VOS MAINS APRÈS RÉFLEXION. Et c'est cela qui est grandiose : écoutez le silence lourd de la foule tandis que l'enfant réfléchit dans laquelle de vos mains se trouve le raton-laveur (en fait, l'enfant attend vos indices car il n'a aucune idée de l'impossibilité de la chose en vertu de son âge). Et écoutez ensuite la clameur quand il montrera ensuite une main vide. Une telle réaction est impensable pour un adulte et c'est la force de la routine. De plus, je peux vous garantir QUE TOUS LES ENFANTS DU MONDE réagiront de manière identique. Au passage cela démontre que l'homme est partout le même. On peut le découvrir à travers la peinture, l'art primitif ou tout simplement dans un simple numéro de magie, n'en déplaise à l'extrême droite...
Bien sûr, comble du sadisme, vous réclamerez au pauvre gamin une troisième sucette ! A ce stade, le fait de tendre la main ouverte suffit pour récupérer une sucette.
Pour l'objet suivant, je retire mon veston et agis comme pour le raton. Nouvelle clameur. Je récupère ainsi la dernière sucette.
Je fais ensuite mine de vouloir défaire mon pantalon pour le balancer. Dans la rue où on peut se permettre un rythme plus lent, je demande un gros objet, par exemple un bébé !
Vous ne pouvez pas conclure là votre numéro car tout le public est contre vous. Pour la dernière étape, je vais agir de telle sorte que l'enfant voit ce que je lui balance au-dessus de la tête. En pratique, je prends le sachet de sucettes et l'agite devant lui. Indice subtil qui lui suggère cette fois de se fier à son oreille. Il entend le bruit des sucettes dans le sachet. Quand je balance le sachet qui fera invariablement le même bruit en retombant (premier indice), je m'arrange aussi pour que le sachet traverse son champ visuel (second indice). Le public ne s'en rend pas compte bien sûr. Pour enfoncer le clou, je remplace le mot 'laquelle' pour 'où' à demi-voix. Et là, vous verrez l'enfant indiquer avec son doigt le paquet par terre. Souvent, il ne tournera même pas la tête vers le paquet mais vous regardera toujours avec le bras droit tendu en direction du paquet. C'est encore plus drôle !
Ne pouvant donner tout le paquet quand même, je conclus par un dernier choix: je gonfle un animal en ballon puis je propose dans une main le ballon et dans l'autre une sucette. Pour que l'enfant choisisse la sucette (le choix comique), il y a aussi des astuces :
1) La sucette est présentée dans la main droite, la plus près de l'enfant
2) L'animal doit représenter quelque chose pour le public et un truc informe pour l'enfant : le cygne est tout indiqué car les enfants sont en majorité incapable de l'identifier comme tel et donc d'y trouver un intérêt.
3) Vous montrerez d'abord le cygne puis la sucette en disant 'ici un magnifique animal et là, une sucette. Laquelle ?'
C'est bien le diable si l'enfant n'opte pas pour la sucette. Bien sûr, vous lui offrez les deux pour obtenir le pardon du public et une ovation dont peu d'artistes peuvent se vanter au cours de leur carrière, croyez-moi.
Par expérience, c'est le numéro qui marque le plus le public et on vient m'en parler après le spectacle.
A ce jour, je n'ai vu que Jean Merlin,
Gaëtan Bloom, Juan Tamariz et le belge Stanislas utiliser
ce genre de techniques psychologiques. Par contre, inutile d'espérer obtenir
un jour la reconnaissance de vos pairs avec ce genre de numéro dont les ficelles
leur échappent totalement. Quand je me suis présenté au concours de magie pour
enfants au congrès de l'AFAP à Aix les Bains (avec d'autres numéros comme la
chasse aux pièces mais basés sur les même astuces), j'ai eu un gros succès auprès
du public présent et un article avec photo dans le journal local (le seul de
tous les concurrents d'ailleurs). Eh bien LA MOITIÉ DU JURY A DÉCIDÉ QUE CELA
NE VALAIT MÊME PAS UN TROISIÈME PRIX.
L'un(e) d'entre eux m'a affirmé par la suite :
'votre contact avec les enfants est remarquable, vous faites ce que vous voulez
d'eux et sans aucune technique magique'. Un autre m'a dit : 'vous avez répété
avant le concours avec des enfants particuliers que vous avez fait monter ensuite
sur scène'. Un peu comme si on disait à Gérald Le Guilloux : 'vous avez le don
bizarre de faire apparaître n'importe quoi entre vos mains mais on trouve ces
colombes dans n'importe quel magasin, dommage'. Aujourd'hui je raconte cette
anecdote comme au Canada en septembre dernier : chez vous, je reçois une standing
ovation, mais au congrès de l'afap ça ne vaut pas le moindre prix !
Voilà, comme tout ce que j'ai pu construire ou améliorer, ce numéro est libre de droit. Si vous commencez à vous rendre compte que derrière mes conneries, il y a quand même tout un édifice construit et logique, je n'aurai pas perdu mon temps. Certes, pas de matériel, pas de texte, pas de passe technique, les faux dépôts sont manqués. Après tout le jury a sans doute raison : ça ne vaut pas un pet de lapin. Mieux vaut chercher un vrai trésor du côté de Rennes le Château !
Ces articles paraissent dans l'Illusionniste, la revue du cercle français de l'illusion.
Merci à Jean-Philippe LOUPI pour la relecture.
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