| Interviews |
| Alain STEVENS |
Robert Houdin a dit qu'un magicien était un acteur jouant le rôle d'un magicien. Que penses-tu de cette affirmation ?
C'est difficile parce que je ne suis pas magicien. Mais, de toute façon déjà, je dirais, que cette définition là, sans vouloir la dénaturer en quoique ce soit, n'est-elle pas la définition de n'importe quel métier qui s'adresse à un public ? Dans quelle mesure un médecin n'est pas aussi quelqu'un qui joue le rôle d'un médecin ? Qu'au-delà de sa compétence, il ne va pas jouer sa compétence pour rassurer le patient, qui de ce fait va être à moitié guéri. Si toi, tu as une définition où tu pourrais m'imaginer un magicien qui ne joue pas à l'être...
Dans un certain style de numéro, il existe un personnage qui ne contrôle absolument pas ce qui se passe autour de lui.
Oui, mais là, tu me parles d'un 1er degré qui pour moi
est déjà un 3ème. Un magicien qui ne joue pas à l'être, c'est un magicien
qui joue à ne pas l'être. De toute façon, la magie est, ce qu'elle est et
elle est très facilement identifiée comme telle. Et la personne qui la pratique
est assimilée comme étant magicien. Et s'il est lui étonné, c'est une espèce
de 2ème degré dans la magie. Le 1er étant : " voyez ce que j'arrive
à faire sans que vous n'y compreniez rien ", et le 2ème : " moi,
je n'y comprends rien non plus ". Et plus ce rôle est bien joué, plus
ça rend à mon sens la magie indépendante du magicien, c'est à dire, si le
magicien dit : " voyez comme je sais faire de la magie ", il devient
un habile manipulateur, il désacralise un poil la magie.
Le type qui parvient à faire croire à son propre étonnement
vis à vis des prodiges qu'il réalise en toute connaissance de cause, alors
la magie devient tout à fait indépendante, ça devient un phénomène magique
tout à fait fortuit et il est rattaché. Encore une fois, on joue sur une
connivence avec le public, puisqu'il le sait. Au niveau de la magie, ça
devient plus fort. Et les gens croient à ce qu'ils voient, tout en sachant
très bien que ça n'existe pas. Et c'est pour moi, l'art de quiconque fait
un spectacle en y réfléchissant bien. L'art de l'impro, l'art du magicien,
l'art du danseur, etc., c'est ça. Acteur est un mot difficile. Qui est acteur
? Qui ne l'est pas ? S'il en ressent le besoin, oui. S'il n'en ressent pas
le besoin, alors non. Pour moi être magicien, c'est comme un film. Est-ce
qu'un film doit être sonore pour être réussi ? Non, ça aide. Dans d'autres
cas, c'est le fait de ne pas être sonore qui aide. Est-ce qu'il faut qu'il
y ait de la musique au générique ? Est-ce qu'il faut qu'il soit en couleur
? En noir et blanc ?...
Penses-tu que l'impro puisse aider le créateur d'illusions ?
Je pense que l'impro est nocive pour le créateur d'illusions. Le principe même de son art est qu'il reste dans la magie. S'il se lance dans l'impro où tout est permis, c'est la magie qui va devenir accessoire, et de par ce fait se dévaloriser. Ce qui est important chez le danseur par exemple, c'est la musique. Si en un coup, le danseur s'arrête pour ensuite recommencer à danser, on se dit qu'à ce moment là, il peut tout se permettre. Ce qui est intéressant chez le danseur, c'est que du début à la fin il y ait un enchaînement logique.
Oui, bien entendu. Par contre, le créateur l'illusions peut se servir des techniques de l'acteur pour valoriser sa magie.
Non, là je te réponds tout de suite. Tu me demandais tout
à l'heure " faut-il être acteur pour être improvisateur ?", et
vice versa. Faut-il être magicien pour être un acteur qui interprète le
rôle d'un magicien. La réponse est non, mais ça aide. Par contre, au niveau
de la magie, si le spectacle qui se veut trop théâtral est trop visiblement
un écrin à magie, alors c'est de la blague, parce que l'écrin à magie c'est
la magie, point à la ligne, et on arrête là.
Si, maintenant, c'est la magie qui se met au service
du théâtre, alors là, ça joue dans la mesure où tu vas regarder un spectacle.
Moi, je pense que le seul spectacle dans ce contexte là, c'est celui où
c'est le théâtre qui prime, et où la magie se met à son service. Si le théâtre
se met au service de la magie, la magie est dénaturée. La magie devient
l'accessoire. Le théâtre ne peut pas se mettre au service de la magie. La
mise en scène oui.
Si la magie prédomine à ce moment là, c'est du mauvais
théâtre, et tout participant au mauvais théâtre est un mauvais acteur. Le
magicien qui tiendrait dans une routine plusieurs rôles pour rendre vivant
2 personnages par exemple, ne convaincrait pas le public qui se dirait "
c'est un magicien qui joue à... ", tandis que le vrai acteur doit faire
oublier qu'il joue un personnage. A partir du moment où c'est la magie qui
est prépondérante, nous voyons un magicien qui fait l'acteur pour faire
croire à un personnage. Et ça fait autant d'étapes qui sont autant de freins,
appelons ça psychologiques, par rapport au spectacle, que le spectateur
va aimer en se rendant compte que ce n'est pas tellement utile au 1er degré
à l'acte magique.
L'acte théâtral implique que les gens marchent et s'ils
marchent dans le théâtre, ils ne peuvent pas marcher en même temps dans
la magie. Tu ne peux pas croire en deux Dieu uniques en même temps. Si c'est
du théâtre, la magie est en partie consommée par la théâtralité de la chose.
Le théâtre c'est faire croire aux gens des choses qui ne sont pas vraie.
Et puisque la magie s'inscrit aussi dans ce contexte, elle devient moins
performante. Faire pousser un grain de riz sur le sommet des Alpes, c'est
génial. Le faire pousser dans une rizière, c'est beaucoup moins intéressant
!
Le seul aspect qui me semble intéressant dans la formation de l'acteur pour être au service de la magie, c'est d'aérer la présentation et de créer des ruptures dans celle-ci.
Ca oui! C'est à dire, à mon sens, le faire d'une façon
prévisible pour le public. Il faut que le magicien devienne alternativement
acteur et magicien. On doit pouvoir jouir d'un numéro d'acteur fait par
un magicien pleinement sans que ce numéro d'acteur semble être en quoique
ce soit un prétexte à la magie, puisque c'est ce qui va nous faire décrocher.
Il faut que l'acteur oublie qu'il est en train d'acter,
et qu'après, sur un canevas d'alternance, l'acteur entame une phase de magie
avouée : " Attention, je deviens magicien et j'arrête d'être acteur
" ou bien, " je joue le rôle d'un personnage qui, lui, devient
magicien ou qui va commettre un acte magique ". Ce qui est un "
plus " dans le cas de Faust par exemple. Au moment où il commet ses
actes magiques, les gens savent qu'ils sont dans la partie " magie
" et peuvent s'extasier dans ce canevas, pour ensuite retourner dans
la phase acteur, etc.
Mais si on part d'un phénomène d'acter vrai, c'est pour
moi se mettre en difficulté presque insurmontable. S'il s'agit de la représentation
de 2 personnages, c'est autre chose. Tu ne fais pas oublier aux spectateurs
que tu es en train de jouer le personnage A ou le personnage B.
Je comprends. Par contre, je pense que ça aide à créer une atmosphère. Je me souviens du " Great Tomsoni ", qui à mon sens, représente un des artistes le plus complet dans notre art, et certainement un des plus grands avec lequel j'ai eu l'occasion de travailler pendant plus d'un mois à Monte-Carlo. Et bien, lors de ses routines, il parlait par exemple d'un de ses amis : Dai Vernon - personnage réel et non fictif - en l'interprétant, et on avait l'impression de voir l'original. Tomsoni devenait Dai Vernon, il l'imitait et son imitation était parfaite.
C'est ça. Mais un imitateur est-il un acteur ?
Je pense que oui. Quand tu vois Patrick Sébastien imiter Gérard Depardieu, il possède les techniques de l'acteur, les gestes, la voix...
Oui, indubitablement. Mais pour moi, à la limite, je dirais qu'un imitateur est plus proche d'un magicien que d'un acteur parce qu'il aborde le personnage d'abord de l'extérieur. Et peut-être qu'un bon imitateur est quelqu'un qui va approfondir de plus en plus son personnage à partir de cet extérieur. Les grands imitateurs créent. Ils sont Jean Gabin mais dans une situation non Gabinesque. Ils créent du nouveau Gabin, et de ce fait, ils sont incomparables. Les mauvais imitateurs se tiennent très très proches des situations Gabinesques, et de ce fait, ils sont médiocres parce que trop comparables. On a vu le vrai dans cette situation, et moins il y aura de cliché, plus forte sera la prestation. Puisque je suis le personnage, je n'ai plus besoin de le mettre dans une situation clichée. Là, ce sont des talents de représentation et non des talents d'acteurs.
Oui, je comprends... Pour partir dans une autre direction, parlons un peu de la communion entre l'artiste et son public. Est-ce que cette communion est présente quand le public reçoit d'une manière claire ce que l'artiste a voulu lui transmettre ?
Oui, mais il y a une phase intermédiaire. A mon avis,
si tu veux donner quelque chose, il faut d'abord le construire. Pour construire
quelque chose, il faut que tu croies à ce que tu construis. Bref, tu veux
donner quelque chose au public. Bon, ça on l'oublie. Si tu es là, c'est
pour ça. Tu ne dois pas être devant ton public en lui disant " Oh,
cher public, comme je t'aime... ". Non, la raison pour laquelle tu
es là, est la raison qui fait que cette chose là est sous-entendue, donc
ce n'est pas nécessaire d'en parler. Avant toute chose, tu dois te donner
toi-même en jouant quelqu'un d'autre. Si tu te donnes toi, tu risques de
te blesser et en plus le public n'en a rien à faire. Tu dois d'abord savoir
qui tu es et qui est le public dans le partage que tu as imaginé. Tu peux
mettre dans la bouche, dans les yeux, ou dans les pensées de ton public
ce que tu veux.
Comme personne ne sait où se dirige ton oeil ou ton doigt
au moment où tu as décidé de quelque chose, tu peux t'aider. S'il y en a
un qui semble endormi, tu peux lui dire " Je parle pour vous aussi
". Donc, tu vas créer ton partenaire à ta mesure et ça va être ton
public. Et tu pourras faire dire au public tout ce qui te passe par la tête,
tu le crées comme tu veux. Et toi, il faut que tu te crées un personnage.
Tu es qui tu veux sauf toi-même. Et même si tu as décidé de t'alimenter
à 100% de ton vécu, tu dois " sasser " à mort. Tu ouvres le sas,
tu mets dans le sas ce que tu as à dire, tu refermes le sas, et tu ouvres
le sas sur le public.
Mais à aucun moment toutes les portes doivent être ouvertes
au même moment. Le public ne peut rien voir de ton " moi " personnel,
sinon on est dans le psychodrame. Tu prends toujours de ton vécu personnel
mais tu dois rentrer dans un personnage. Moi, je dirais, si tu sasses, tout
est permis. Si tu ne sasses pas, tout est interdit. Jamais ça ne doit être
toi. Et alors, une manière de le faire, c'est de se rendre compte que pour
que tu sois différent de toi-même dans ta propre vie, il suffit de très
peu de chose. On change deux ou trois cases dans ton propre passé ou on
change une ou deux cases dans tes aspirations futures, et tu deviens quelqu'un
de différent.
Donc, à partir du moment où tu te rends compte qu'il
suffit d'aussi peu pour faire des changements aussi profonds, tu te rends
compte en même temps que ce " aussi peu " n'est pas changé par
hasard et ça fait la différence avec l'âme. Mais si toi, dans un saut de
recherche technique, tu décides de changer un certain nombre de cases pour
devenir quelqu'un d'autre : un tueur de petites filles, un néo-nazi, etc.,
tu te dis que tous ces personnages sont en toi. Non pas " je ne peux
pas jouer un néo-nazi ", mais " je peux être un néo-nazi ".
Il suffit, par exemple, que je sois quelqu'un de très catholique, je transforme
le mot " Dieu " par " Führer " et " 3ème Reich
", et c'est fait! Si je décide que ma grande passion c'est la cuisine
et je dois jouer un peintre, je change le mot " goût " par "
ton nuancé de couleurs " et voilà, c'est fait !
Excuse-moi, mais à part deux variantes qui sont les hommes
et les femmes, on est tous les mêmes. Fondamentalement, on veut tous la
même chose, on veut être aimé. Mentalement, il faut devenir l'autre, et
c'est pour moi, au niveau de l'acteur, la seule chose qui importe réellement,
quel que soit l'artifice utilisé. De Niro, par exemple, est obligé de se
grossir. Quels que soient les moyens physiques pour y arriver, du moment
que mentalement tu obtiens une quasi-pureté de l'être joué, le reste coule
de source.
Donc, pour être magicien, il faut croire à la magie.
Il faut d'abord savoir ce qu'est la magie. Il faut qu'une réalité inabordable par la logique semble exister quand même. C'est une définition possible de la magie. Ce qui mettrait tout le monde d'accord sur le terme magique serait : une chose dont à priori on n'accepterait pas qu'elle soit, est. Voilà !
Tomsoni devenait Dai Vernon, il l'imitait et son imitation était parfaite.
C'est ça. Mais un imitateur est-il un acteur ?
Mais les gens, à un certain moment donné, dans un certain type de spectacle croient à la magie, croient à des phénomènes para-normaux.
Il faut voir à quelle magie ils croient. Et je ne crois
pas que les gens y croient. Les gens ont envie de croire, et à certain moment
donné, se permettent d'oublier qu'ils ne croient pas. C'est la même chose
que l'impro, que les marionnettes. Si on va dans le domaine de l'acteur,
et c'est là où on se rapproche de la magie en tant qu'acteur, je crois que
tu dois oublier ce que tu fais pour réellement croire à la magie. C'est
là, où je vais croire que c'est réellement magique. Il y a donc deux personnes
en toi : il y a le manipulateur qui est le comédien, et il y a le magicien
qui est le rôle.
Le manipulateur doit connaître tout du rôle, le rôle
ne doit rien connaître du manipulateur. Si n'importe quel personnage de
théâtre sait que dans trois secondes il va tomber raide mort, il ne rentrerait
pas sur scène. Son instinct de conservation en tant que personnage joué
est exactement le même que celui d'un homme normal. Donc, il faut qu'il
y ait cloisonnement entre l'homme qui a lu la pièce et l'homme qui la joue
pour qu'il fasse un mort tout à fait honorable.
Quand Hamlet rentre en scène, il a une surcharge de vitalité
et n'a aucune espèce de supposition qu'il va mourir dans les trois secondes
qui suivent pour rendre sa mort crédible, sinon il va rentrer à plat ventre
avec un casque. Le parallèle avec la magie, c'est que la manipulation doit
être tellement gérée sur un autre plan que, on arrive à ce qu'on a dit avant
: " Etre magicien, c'est jouer à être le magicien mais ne pas oublier
qu'on le joue ". C'est à dire, qu'à 99% tu joues à être magicien et
à donc croire à la magie quelle qu'elle soit. Soit parce que tu peux encore
choisir le type de magicien que tu es et il y a 1% de toi-même qui se donne
les moyens de pouvoir continuer à croire en cette magie - et qui est donc
ton manipulateur, ton régisseur, ton metteur en scène, ton acteur - mais
qu'idéalement on ne voit pas.
Un bon éclairage, c'est quelque chose qu'on ne voit pas.
La technique doit être tellement gérée qu'elle n'est plus apparente ni pour
le public, ni pour le magicien. Que donc, si elle ne doit plus être apparente,
c'est qu'elle est parfaitement assimilée par la répétition ou - et les deux
existent - que le jeu du magicien est tellement focalisé sur un autre endroit
qu'à la limite, elle peut être aussi maladroite ou grossière que personne
ne la verra parce que l'autre phare est tellement plus important. On en
arrive à la parallèle qui pour moi est, que le personnage qui doit être
joué par quelqu'un qui joue au théâtre dans un canevas de magicien est,
par excellence, le personnage d'un magicien ou alors encore plus fort, comme
tu disais tout à l'heure, mais là c'est le même rapport qu'avec le public,
l'impro c'est par rapport au partenaire " qui suis-je ?, qui es-tu
? ", et je crois que c'est le même superlatif apparent qui est de dire
" je suis co-spectateur et manipulateur " qui subit au même titre
que les autres la magie d'un magicien qui est dans la salle.
Tu peux décider que ce magicien s'appelle Dieu, qu'il
est un esprit, etc., mais il faut idéalement, pour moi, que ce soit pris
sans réserve par tout le monde. La marionnette à fils est vraiment prodigieuse
au moment où on oublie les fils. Il y a deux manières d'oublier les fils
: où bien on ne les voit pas et même comme ça, on ne les oublie pas franchement
tout le temps, où bien la marionnette est tellement parfaite que tu ne veux
plus voir les fils. Et quand je te parle des gens qui croient vraiment à
la magie, certains sont plus conscients que les autres, mais tout le monde
est conscient qu'en réalité ils n'y croient pas.
Mais d'un autre côté, il y a des gens qui ont tellement
besoin d'y croire - à ça ou à autre chose. Ce sont peut-être des gens qui,
avant tout, ont besoin de croire que certains d'entre nous ont des pouvoirs,
et qui ont décidé que ta magie est un excellent prétexte pour y croire.
Au théâtre, je pense qu'on ne peut pas mystifier le public, alors que dans
la magie on en a le devoir. Donc, il y a des gens qui ne peuvent pas accepter
que ça n'existe pas, et il y a des gens qui ne peuvent pas accepter que
ça existe, c'est à dire, il y a des manifestations qui réellement échappent
à tout entendement, et il y a des gens qui disent " Il y a un truc
" sans rien comprendre au phénomène mais parce qu'ils ne peuvent pas
accepter qu'il n'y en ait pas.
C'est sur cette conclusion que nous avons arrêté le dictaphone, et que nous nous sommes empressés d'aller manger (nos deux ventres criant famine).
Mars 1993.
Merci à Jean-Philippe LOUPI pour la relecture.
Propos recueillis par Carlos VAQUERA
Retour à la page INTERVIEWS