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Alain STEVENS

 

    "Je ressors de mes archives cet article écrit en mars 1993 et paru dans la " Circular " de l'École Magique de Madrid. Malgré le temps, je suis certain qu'il n'a rien perdu de sa valeur intrinsèque et qu'il est toujours susceptible d'intéresser la majorité d'entre vous. Voici donc le regard d'un professionnel de la scène sur son métier et le nôtre transmis avec humilité, sagesse, et vérité. Lisez-le attentivement, à travers les réflexions d'Alain, nous pouvons apprendre une belle leçon d'humanité ! Et chacune de ses métaphores sont des perles de sagesse !"
Carlos VAQUERA

Pourrais-tu te présenter à nos amis lecteurs ?

    J'ai 37 ans, je suis comédien. J'ai été fondateur de la ligue d'improvisation belge et président pendant 5 ans. J'ai touché au one man show, au théâtre, au cinéma, au feuilleton télévisé et au spot publicitaire. J'ai aussi été professeur dans une école de cinéma qui s'appelle " Parralax " où j'enseignais l'improvisation.

 

Pourrais-tu nous expliquer ce qu'est l'improvisation sportive ? Comment est-elle née ? Et pourquoi ?

    L'improvisation a toujours existé. Si on commence à remonter son histoire, on trouve des traces d'impro chez les Perses, chez les Grecs, etc. L'impro, pour moi, fait partie intégrante du théâtre. L'impro existe au théâtre comme la pâte existe pour faire le pain. Mais ce n'est pas de celle-là que l'on va parler puisque celle-là n'est pas montrable aux néophytes.

    Cette impro là, c'est tout y compris le n'importe quoi  et le génial  que l'on ne retrouvera plus jamais. C'est dans ce type d'exercice que l'on place un personnage qui évolue dans une situation X. C'est dans ce type d'exercice que l'on va vivre une émotion en se plaçant dans une situation similaire à celle décrite dans le texte, et c'est ensuite que l'on va rajouter le texte écrit. Cette impro là, c'est comme un dessin, tu commences à faire le croquis qui est à peine un vague schéma au départ, puis tu affines de plus en plus ton brouillon, puis tu commences à crayonner en plus noir certaines lignes...
    Tout ça pour arriver à un résultat final qui sera de moins en moins improvisé. Maintenant, l'impro dont je voudrais parler, est plutôt comme tu l'as annoncé : l'impro sportive. Alors, comment est-elle née ? Et bien, elle est née à partir d'une discussion de café qui a bien tourné. C'est un théâtre de recherche au Québec qui s'est posé une question : " Pourquoi se fait-il qu'il y a plus de monde au hockey sur glace, qui est le sport national là-bas, qu'au théâtre ? ".
    Puisqu'ils faisaient du théâtre de recherche, par boutade, par pastiche, avec aucune idée de pérennité, ni de quoi que ce soit, ils se sont dit, juste pour une fois, on va créer un jeu pseudo-sportif où l'enjeu sera l'improvisation théâtrale et où il faudra mériter les faveurs du public. Ils ont donc calqué toutes les références du hockey pour créer l'impro sportive. Ils ont lancé ça sans imaginer l'impact que cela allait avoir. Et vu le succès remporté par cette première rencontre, ils ont créé un championnat national, puis mondial mais de langue francophone uniquement. Je pense que ce succès est dû aussi au fait que le spectateur fait partie intégrante du spectacle puisque à son entrée, il reçoit un règlement, une galoche et un carton bicolore. Le carton bicolore servira à voter l'impro qu'ils ont préféré voir jouer par l'équipe blanche ou rouge par exemple. Le règlement explicite les 17 types de fautes existantes. Et la galoche va servir à montrer l'insatisfaction du spectateur en lui permettant de la jeter sur la patinoire (scène).
    C'est le seul spectacle à caractère théâtral où le spectateur se demande ce qu'il ferait à la place de l'acteur. Le spectateur se retrouve en adulte, un peu comme l'enfant se retrouve au théâtre de marionnettes, c'est à dire qu'il intervient verbalement, il réagit à ce qui se déroule devant lui tout en ayant conscience que c'est un jeu. Les impros vont de 30 secondes à 30 minutes, elles ont des catégories silencieuses, chantées, en Alexandrins, des " à la manière de Tex Avery, Charlie Chaplin, Hitchcock, etc, et les jouteurs (les improvisateurs) doivent respecter ces données. Ils ont 20 secondes de préparation avant de rentrer sur la patinoire et de commencer l'impro. Après l'impro, s'il y a eu des fautes sifflées, le maître de cérémonie explique à celui qui a été sifflé la faute. Après 2 fautes personnelles, un jouteur est mis hors jeu.

 

En tant qu'improvisateur, joues-tu d'abord pour toi-même ou pour le public ?

    (Après une longue inspiration)
    Ah! Et bien, tout le paradoxe du comédien est là. C'est pour le public que tu es là, mais pour bien jouer il faut que ton premier public soit ton partenaire, tout en gardant les aspects techniques, c'est à dire porter la voix, se présenter 3/4 face, penser à gérer l'espace, etc. Mais soyons clair, on oublie jamais le public. Prenons comme correspondance à cela le funambule. Disons que l'abîme du funambule c'est le public de l'improvisateur.
    Alors,  si le funambule veut bien funambuler, il doit ne pas regarder en bas, se concentrer sur plein d'autres choses, et en plus donner l'impression que c'est facile. Parce que s'il est là en donnant l'impression qu'il va se casser la figure toutes les 2 secondes, le public ne jouit  pas. Le danger doit exister au niveau de la forme mais surtout pas au niveau du fond.

 

Quelles ont été tes motivations pour devenir improvisateur ?

    Et bien, en commençant par le théâtre où je voyais l'ensemble de la confrérie des comédiens être des gens d'une générosité incroyable, tout vers le public, vers la perfection de leur Art... A un certain moment donné, je me suis rendu compte qu'il n'en était rien, au contraire, tout le monde critiquait tout le monde (note perso : un peu comme en magie!). Donc, en fait, chacun tirait dans les pattes de l'autre en prétendant que chacun était détenteur de la plus grande vérité. Mais, objectivement, je trouvais ça un peu décevant, à part quelques personnes qui ont de telles qualités humaines que,  quelle que soit l'école, le théâtre qu'ils pratiquent, ils resteront bien centrés.
    Et je me suis dit, que l'impro sportive allait être la chose qui allait mettre tout le monde d'accord. C'est ainsi, que j'ai commencé à donner cours gratuitement, à la seule condition que les élèves de toutes les écoles puissent y participer. Je voulais que ce soit pluraliste. Et, c'est dans cette optique là que j'ai commencé l'impro.

 

Belle intention! L'impro, est en quelque sorte un jeu de l'esprit où l'imagination du jouteur a un rôle primordial. Existe-t-il des techniques pour développer cet état d'esprit ?

    Des techniques, il en existe pour tout. Mais je dirais en quelques disciplines que ce soient, ce qui importe à mon sens, c'est d'avoir un esprit de pratique de cet art qui soit juste. Si tu fais du patinage artistique, du piano, ou quoi que ce soit, parce que tu veux être le meilleur, dans le meilleur des cas, tu deviendras le meilleur. Mais je ne suis pas sûr que tu auras parfaitement jouis du fait de faire du patinage ou du piano, puisque ce n'était pas là ton but, et de fait, peut-être même que ta performance sera relativement stérile parce que juste comptabilisable, elle n'aura pas d'âme.
    Si tu adores ce que tu fais,  pour quelques raisons que ce soient, tu vas le faire, me semble-t-il, automatiquement aussi bien que tu peux. Vraisemblablement aussi, si vraiment tu adores ce que tu fais, ce que tu fais ne sera jamais suffisamment bien pour toi. Tu voudras plus. Et là, peut-être - mais ce n'est pas la chose primordiale - deviendras-tu le meilleur, non pas dans un sens de championnat, mais dans un sens, appelons ça, de sagesse. Si tu pars de cette optique là, tu seras toujours le meilleur vis à vis de toi-même.
    Alors, s'il faut des techniques de base au niveau de l'esprit pour faire de la bonne impro, il y en a deux : c'est l'humour et là dedans, il y a l'autodérision, il y a plein de choses en plus de l'humilité. Et dans cette direction, le pire comme le meilleur peut arriver, et souvent c'est le meilleur. Mais pourquoi le meilleur ? Parce qu'on se permet le risque du pire.

 

Que penses-tu du trac ? Penses-tu que c'est un élément indispensable au travail de l'acteur, de l'artiste ?

    A ma connaissance, le trac est nécessaire et indispensable quand il est bien dosé. Prenons l'exemple du parachutiste. Un para qui n'a plus peur est un para qui a fait une connerie à un moment ou à un autre. C'est un savant dosage entre ce que tu sais au niveau de la technique, de l'expérience, etc., et en même temps ce que tu sais du danger de ce que tu entreprends. Pour moi, le trac n'est pas tellement à discuter. Ceux qui l'ont, l'ont, et ceux qui disent qui ne l'ont pas, je ne suis pas sûr qui ne l'ont pas vraiment. D'abord, à ma connaissance, il y a très peu de gens qui nie l'avoir.
    Moi, personnellement, au théâtre j'ai le trac, et tu restes avec ce trac jusqu'au  moment où tu commences à jouer. Et là, bizarrement, il disparaît, il se transforme en énergie. Ton énergie au théâtre, ça doit être l'essence super 95 sans plomb parce que ton moteur théâtral doit être rigide, c'est une voiture de  précision, une Rolls, une formule 1. Alors que l'impro, c'est une vieille Land Rover 4x4 et tu peux mettre n'importe quel type d'essence, elle fera feu de tout bois. De ce fait, en impro je n'appelle pas ça du trac. Quand tu es sur une montagne tu as le vertige, mais quand tu es dans un avion, est-ce que tu as encore le vertige ? Je crois que la différence est là. Au théâtre, c'est l'éventuel vertige de l'alpiniste.
    En impro, c'est soit de la chute libre, soit c'est tout simplement être libre comme l'air et voler comme un oiseau. Mais tout, encore une fois, ne correspond qu'à la manière dont toi tu le regardes. Il y a danger si tu manques d'humour ou d'humilité parce qu'à ce moment là, tu écoutes ton ego qui n'avait rien à foutre là-dedans.
    Et alors là, tu te blesses personnellement, mais c'est ta faute ou alors la faute des gens qui organisent le spectacle ou qui t'ont formé. C'est à dire que pour moi, si tu n'as pas humour et humilité au départ, tu va te casser la jambe par où tu as péché. Le châtiment est dans la faute.

 

Quand commence réellement l'impro, l'acte scénique ? Commence-t-elle avant de monter sur la patinoire, sur la scène ou au moment du départ de l'impro, de l'acte théâtral ?

    Je vais te faire une réponse de Jésuite. Quand est-ce que commence la vie ? Est-ce qu'elle commence quand tu es spermatozoïde ? Est-ce que c'est la naissance ? Ou est-ce que c'est la fécondation ? Objectivement, je ne sais pas. Cela dépend des jouteurs, des impros. Moi, personnellement, j'ai eu des impros où j'ai jouis sur le banc avant que l'impro ne commence.
    Et j'ai eu des impros qui ont commencé 30 secondes après le début de l'impro. C'est comme le type qui va dans un restaurant et qui chipote pendant des heures avec sa carte de menu. Où est-ce qu'il commence à jouir de son repas ? A ce moment là ? Au moment où il commence à digérer ? Ou au moment où on le sert ? Objectivement, je ne sais pas.

 

Faut-il être acteur pour être improvisateur ?

    Objectivement, non. Mais cela aide tellement que peut-être oui. J'ai le souvenir de gens qui n'étaient pas acteurs, n'avaient aucune volonté de le devenir (ça, ça me fascine un peu, mais enfin bon, c'est mon incapacité à ne pas comprendre que les gens ne puissent pas aimer la même chose que moi), mais qui était, à mon sens, d'excellents improvisateurs.
    Moi, je pense qu'on peut être un très bon improvisateur et un mauvais acteur, comme le contraire d'ailleurs. Mais le fait d'être acteur te donne peut-être certains atouts que l'homme normal ne possèderait pas. Atouts de connaissances théâtrales qui t'aident à construire un personnage par exemple. Quand il s'agit de pervertir l'exemple, dans la perversion j'entends pousser de plus en plus loin le 2ème, le 3ème degré. C'est clair que la position de comédien te met dans une position favorable. Mais tu peux très bien être un improvisateur très illuminé parce que tu aimes bien le théâtre sans pour cela être comédien. Ou éventuellement, tu es un type qui passe ses journées dans les bouquins, et tu vas gérer cette connaissance aussi. Si tu es un bon improvisateur et que tu es aussi comédien, c'est clair que ça te donne une palette plus grande.
    Par contre, celui qui n'est pas acteur va par inconscience, par curiosité, aller dans des univers qui sont presque inconnus de l'acteur, qui lui, a l'habitude de passer par l'autoroute et ne plus regarder le paysage. Et, en un coup, c'est l'autre qui va lui faire découvrir une nouvelle chose. L'idéal, c'est qu'il y ait un mélange des deux.

>>> Suite de l'interview

 

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