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Jean-Philippe LOUPI

 

Quel est ton point de vue sur la propriété intellectuelle dans le domaine de la magie ?
Sur quel critère, estimes-tu qu'un tour est une création ?

    Je ne suis pas très informé sur ce sujet, d'autres le seront beaucoup plus.

    Ce que je pense, c'est qu'il est normal qu'un long travail de recherche soit protégé et qu'il ne soit pas copié. De même, que les fruits d'une création reviennent à l'inventeur et non au copieur.

    Mais je ne suis pas stupide, tant qu'il y aura de l'argent facile à se faire, il y aura des créateurs et des copieurs.

    Je regrette les incidents comme BARTA et son flying. Mais je suis aussi contre la déposition à outrance d'effets magiques. Il suffirait qu'un magicien un peu argenté dépose la table complète des effets possibles en magie (voir Magie et Créativité de Alain GAILLARD) et plus aucun magicien ne pourrait présenter quoi que ce soit sans lui verser un dividende. Les personnages et la méthode pour y arriver peuvent être protégés, pourquoi pas. A partir du moment où il y a profit autour d'un effet (vente, reproduction..), il faut pouvoir réagir.

    Mais aujourd'hui je ne vois pas comment mettre en place ce type de protection. Il faudrait qu'elle soit mondiale, reconnue, procédurale et hyper compétente. L'effet de flying, avec la méthode utilisée par David COOPERFIELD, existe depuis le début du siècle. Le procès n'a pas porté sur l'effet, mais sur le plagia de présentation. Dans quelle cadre cette organisation pourrait-elle intervenir dans ce cas ?

    Pour répondre à ta question sur les critères de reconnaissance d'une création, je dissocierais la création d'un effet et la création d'une présentation. Pour l'effet, c'est assez simple. La lévitation d'un éléphant vivant au-dessus du public avant sa transformation en souris dans un nuage phosphorescent, c'est un nouvel effet. Mais une bague au porte-clefs reste une bague au porte-clefs, quelques soient la technique et le trucage employés.

    Pour la présentation, il faut que le ressenti du spectateur soit spécifique, qu'il ne puisse pas éprouver le même sentiment avec une autre présentation. Les plus forts dans ce domaine sont les " bizarre-magiciens ". Le texte ou le personnage ne sont pas suffisants pour moi.

    Mais je n'ai pas de compétence dans ce domaine, et je reste très sensible à ce problème sans pouvoir lui trouver de solution fiable. Par exemple, il y a en ce moment un procès d'intention autour d'un piano à queue volant. Le problème n'est pas qu'il soit volant, mais qu'il soit blanc ! Je suis très perplexe sur la suite de cette affaire. Il y est question d'image et non de présentation ou d'effet (les pianos volants existent depuis très longtemps !).

 

Comment se fait-il qu'il y ait si peu de fille dans le métier ?

    Pour moi, c'est un faux problème.

    Il y a autant de femmes magiciennes que de femmes architectes, chorégraphes, cinéastes, sculpteurs, peintres, chefs de cuisine, commandants de bord, etc.

    Il y a autant de femmes magiciennes que d'hommes secrétaires, puériculteurs, de ménage, nounous, etc.

    C'est uniquement une question sociale et culturelle. Tant que nos livres d'école nous présenterons le papa dans un fauteuil en train de lire le journal pendant que la maman fait à manger, il y aura peu de femme magicienne.

    Je crois sincèrement que l'outil magique convient aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Il suffit d'associer l'effet au personnage. Je n'aime pas voir Melinda réaliser une apparition de canne à pommeau en queue de pie noire, mais j'adore la voir nous raconter l'histoire de son grand-père et de ses lucioles. De même, Lisa MENA fait du Close-Up non pas en tant que magicienne mais en tant que femme. C'est superbe. Elle fait par exemple un tour avec une pierre précieuse, en la faisant apparaître de son oil en tant que larme. Bref elle utilise des éléments féminins de façon magique. On retombe dans la bonne relation entre l'effet, le personnage et la motivation de le présenter. Tout est féminin, et cela marche très bien. Valérie, de Suisse nous donne aussi une leçon dans ses numéros. Tous les accessoires et les effets sont typiquement féminin. Et cela fonctionne très bien. En Close-Up, Elisabeth AMATO illustre ses effets avec des histoires féminines, avec du cour et des sentiments.

    Entre nous, je suis plus à l'aise de voir une femme avec des foulards, des colombes et des paillettes qu'un homme. Les fontaines de foulards sont pour moi le summum de l'ambiguïté de l'asexualité de la magie. Voir un gros magicien à lunette présenter, au premier degré, des apparitions de foulards pastels se terminant par un gros choux fleur de foulard mal repassés avec en final un ruban de soie avec des paillettes, ça me fait marrer. C'est cette magie là que je n'aime pas. Elle n'est pas cohérente. Il n'y a pas de motivation. Elle n'est que présentation technique. (Je n'ai rien contre les gros magicien à lunette, c'est une image.)

    Je trouve aussi que les magiciens sont souvent misogynes. Ils relèguent la femme à la situation de partenaire ou d'assistante. C'est un phénomène de culture, mais aussi de protection. A la limite, je pourrais conclure que les magiciens ne font rien pour aider les magiciennes car ils utilisent des accessoires féminins.

    Alors laissons les effets féminisants aux femmes. Elles les présentent bien mieux que nous, et revenons à des présentations et des effets plus masculins.

    Tout le monde y verra plus clair, le public en particulier.

 


D'un point magique, quelle est la chose dont tu es le plus fier ? Et le moins ?

    Sur le plan personnel, c'est bien sur mon prix FISM dont je suis le plus fier. Il a représenté beaucoup de travail et de temps. Je vous suggère de lire mon article sur mon site pour mieux comprendre ce que j'ai vécu.

    Je suis aussi très fier d'avoir apporté mon aide à l'organisation du congrès d'Aix les Bains. Tout le monde en garde un merveilleux souvenir et le nombre impressionnant de lettres de remerciements que nous avons reçues au club de Grenoble nous le remémore souvent.

    Par contre, je ne suis pas très fier de m'être fait voler l'ensemble de mon matériel de scène durant la tournée des Mandrakes d'Or 97 avec Gilles ARTHUR. Je n'oublierai jamais la tête de Dani LARY m'apprenant que son camion avait été fracturé dans la nuit, que ses grandes illusions avaient été malmenées et que mon matériel, lui, avait été volé. J'avais deux flight cases qui contenaient tous mes accessoires. Ma première télévision française était le mardi suivant. J'en ai pleuré. L'après midi, après avoir cherché dans les caves et poubelles environnantes sans succès, Gilles ARTHUR me demanda s'il m'était possible de reconstruire le numéro durant le week-end. C'est grâce à lui, à l'ensemble de son équipe hyper efficace, à la gentillesse de Guy LORE qui nous avait prêté son atelier et de quelques copains, que nous avons pu reconstruire la majorité du numéro du Fantôme de l'aéroport. Lundi matin, j'étais sur les planches du Paradis Latin pour les répétitions du tournage de l'émission. On peut dire ce que l'on veut sur Gilles ARTHUR, je peux vous assurer que c'est l'homme le plus gentil, au sens noble du terme, que je connaisse dans le métier.

    Au sujet de mon matériel, je ne l'ai jamais retrouvé. Depuis, je dors avec mes nouveaux fligth-cases dans la chambre..

 

Quel est le tour de ta création dont il est le plus fier ? (description de l'effet)

    Sur scène c'est certainement la neige japonaise en mylar. Plus qu'une neige japonaise, l'effet ressemble aux étincelles à la Walt Disney (vous vous souvenez de la fée Clochette ?). Je cherchais un effet de feu d'artifice de scène avec un maximum de volume. J'ai trouvé dans mon magasin de magie préféré, Castorama, un film léger en mylar. Je l'ai découpé en confettis et les essais ont été très concluants. J'ai alors imaginé un système pour les faire sortir de la bouche. L'effet est nouveau et visuellement plutôt sympa. Partout où j'ai présenté le numéro, notamment dans les concours à l'étranger, les marchands de trucs m'ont demandé d'où venait ce papier. Ils rigolaient bien quand je leur racontais que je le découpais à la main et que je balayais la scène pour en ramasser un maximum et le réutiliser après lavage pour un autre passage. Maintenant, plusieurs magasins en vendent par correspondance, notamment au japon. Mais sans moi. Juliana CHEN m'avait prévenu que c'était une bêtise de ne pas le commercialiser. Mais cela aurait été trop complexe à gérer pour moi.

    En revanche, le gimmick pour la bouche est vendu chez PROUST.

    En Close-Up, il s'agit de ma routine de jeu nudiste. Elle a été décrite dans Arcane il y a de nombreuses années sous le nom " le jeu caméléon ". Elle est maintenant présentée par plusieurs pro. Cela me fait plaisir.

 

Quel est le tour que tu n'as pas inventé que tu préfères voir faire ?

    Il y en a beaucoup. Je ne souhaite pas présenter moi-même tous les tours que j'aime voir faire. Ce serait une erreur. Je pense que les effets et les techniques sont à mettre en relation avec la personnalité du magicien. Je ne pourrais pas présenter la carte retrouvée dans une biscotte écrasée à grands coups de marteau de Mister Wouaa (Bob LITTLE). Elle me fait hurler de rire, mais ne me correspond pas du tout.

    Pour te répondre quand même, en réfléchissant bien et en restant dans les routines classiques, il pourrait s'agir du matrix au sol de Mickael AMMAR où il ne touche pas les pièces. La première fois qu'il me l'a fait, il a attendu que je bave complètement, que je lui demande encore et encore le fameux matrix dont tout le monde m'avait parlé. Il avait réussit à créer une atmosphère incroyable autour de sa présentation. Il en avait fait un événement. Quand je l'ai enfin vu, c'était un vrai miracle. J'ai toujours voulu conserver ce moment de pure magie en ne cherchant pas à le recréer pour ne pas casser mon souvenir.

 

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