| Interviews |
| Jean-Philippe LOUPI |
Tu sembles avoir une approche de la magie proche de celle de Carlos VAQUERA dans le sens où tu ne te concentres pas seulement sur la technique mes également sur les arts annexes comme le théâtre ou le mime. Peux-tu nous dire ce que cela t'apporte ?
Tout d'abord les simples mots qui composent ta question me font réagir. Comment parler du théâtre comme art annexe à la magie ? Il y en a quelques-uns qui vont se retourner dans leur tombe. La magie est un art, soit, mais un art mineur, tout petit, ridicule. Parles à un comédien de ce qu'il pense d'un magicien sur le plan artistique, il va te rigoler au nez ! Arrêtons de nous croire Art Majeur parmi les Arts. Qu'avons-nous d'artistiques avec nos houlettes géantes et nos femmes zigzag ? Rien de rien de chez rien du tout !
La magie est-elle un art quand on regarde attentivement notre programme pour matinées enfantines. Où est l'art dans une routine de carte au portefeuille ? Nul part. (ou si peu !). Il n'existe que très peu de numéros qui amènent le spectacle magique au niveau de l'Art Magique que nous recherchons tous. Les numéros tels que Tina LENNERT et son balai, COOPERFIELD et son flying, Juan MAYORAL et ses chaussures font partis de cette catégorie très élitiste. Je les admire beaucoup.
Donc, je reprends ta question, " Qu'apportent les disciplines du théâtre à la magie ? " Ah, là je préfère, on revient les pieds sur terre. Et Thomas, je te remercie de me poser cette question comme cela !
Bon j'arrête de t'embêter. On t'aime bien quand même tu sais. Clin d'oil terminé, voici ma réponse :
" Qu'apportent les disciplines du théâtre à la magie ? :
Tout !
Pour moi, la magie n'est qu'un outil, qu'un vulgaire outil (au sens commun du terme).
Voici une métaphore que j'aime bien : Ce qui m'importe ce n'est pas de savoir planter un clou avec un marteau de dix façons différentes, mais de faire un joli meuble ou un beau bateau avec ce même marteau.
Ce n'est pas la technique qui m'intéresse, mais ce qui va rester dans la tête des spectateurs en fin de spectacle. J'adore voir les techniciens avec leur donne-en-quatrième-du-dessous, j'adore les belles fioritures, bien techniques, très complexes, mais si c'est pour faire une simple carte ambitieuse, alors je n'aime plus du tout. La technique, ce que j'appelle magie dans ta question, n'est qu'un outil élémentaire, à la portée de n'importe quelle personne suffisamment patiente. La preuve, nous ( !).
D'ailleurs, les grandes illusions commencent à être présentées par des comédiens plutôt que par des magiciens. Et le résultat est excellent (Oups, j'en connais qui réagissent à la lecture de cette phrase.Voilà un sujet de débat pour la rentrée !). En effet, si la seule compétence nécessaire à l'exécution d'une Origami c'est d'avoir le matériel et de connaître la position de la partenaire, alors, ne nous leurrons pas, c'est à la portée de tout le monde. Et je préfère les versions que j'ai pu voir, mises en scène par des professionnels du théâtre et présentées par une danseuse, plutôt que présentées par un magicien en queue de pie / paillettes et sa partenaire en body moulant. (Toutes ressemblances avec des personnages existants.Etc.)
Il ne faut pas croire que l'effet magique doit être réservé aux magiciens. J'ai toujours trouvé que l'outil magique était facile. Il n'y a pas besoin d'être magicien pour présenter 90% de nos effets. D'ailleurs les animateurs de Club de vacances ne s'y trompent pas et copient régulièrement les tours qu'ils voient à la télévision en trouvant des astuces palliatives à leur manque de connaissance des trucages possibles.
Alors, comment nous différencier, comment trouver la vraie valeur ajoutée à notre pseudo position de magicien ? En élargissant nos compétences et en présentant des " spectacles magiques " et non plus de la magie de catalogues. (J'adore les marchands de trucs, ils font leur boulot. Ils nous vendent ce que nous achetons. Je pense que s'ils vendaient moins de tours faciles et de boites chromées, il nous proposerait plus de créations et de nouveautés. C'est nous qui sommes en faute. Pas eux !)
Les spectacles de danses ou de visuels d'aujourd'hui intègrent de magnifiques moments de magie (Découflé, Philippe Gentil, les Mummunchens, .). Ils utilisent des effets magiques fantastiques dans leur spectacle, et pourtant sans être magiciens. Alors, soit un magicien est un planteur de clous, soit il devient architecte et ne pense plus aux clous, mais à ce qu'il peut obtenir avec.
Et l'architecture d'un spectacle est composée de personnages avec des caractères, d'une histoire, d'actions suivies de dénouements, d'émotion, de mise en scène, de scénographie, de mise en lumière, d'illustration musicale, etc.
Et comment que ça s'appelle tout ça ? : Réponse : le théâtre ; Et oui !
La magie sans le théâtre n'est rien. (CQFD)
Et le théâtre dont je parle n'est pas restreint à la comédie des boulevards rive gauche, je parle bien cette fois-ci de l'Art Théâtral.
Donc, ce qu'apporte le théâtre à la magie est : TOUT.
Ceci étant dit, je suis vraiment étonné de l'absence presque totale de culture théâtrale des magiciens. Il ne s'agit pas simplement de connaître le répertoire des pièces classiques, mais aussi de s'intéresser au lieu lui-même. En régie de scène, il y a beaucoup de vocabulaire spécialisé, beaucoup de techniques spécifiques. Très peu connaissent les règles du jeu.
Je vais vous donner un exemple tout simple du manque de connaissance, et donc de respect, qu'ont les magiciens vis à vis du théâtre. Ce sont les seuls à écraser leurs mégots sur la scène. Aucun danseur, comédien, chanteur ou autre ne fume sur une scène. Ils le font dans la salle ou en coulisse. Les régisseurs en sont souvent choqués.
Il faut vraiment combler cette lacune en prenant au moins quelques cours de théâtre à la MJC du coin. C'est tellement simple.
Tu participes à des matchs d'improvisation.
Cela te sert-il lors de tes représentations ?
Cela te permet-il de partir dans une direction totalement différente
de ce que tu avais écrit au départ ou restes-tu toujours sur
le même texte à la virgule près ?
J'ai été coach de l'équipe d'improvisation de Grenoble pendant deux saisons. J'ai dû arrêter par manque de temps suite à la naissance de mes enfants. Le rôle du coach en match est de donner, durant les 20 secondes autorisées, les éléments de départ d'une scène que les comédiens vont jouer contre une équipe adverse. Mon rôle dans ce cadre est de donner un scénario, avec un début et un milieu (pour la fin on voit en général l'évolution de l'histoire), définir pour chaque comédien un rôle avec une intention et un sentiment, ainsi que de proposer un environnement général. Croyez-moi, en vingt seconde, il faut aller très vite et ne pas trop réfléchir. Les sujets sont souvent complètement abstraits. En plus de coach, j'ai joué en match plusieurs fois, mais je suis moins à l'aise en cas de " contre " trop offensif. C'est comme faire un spectacle de close-up à une table où chaque spectateur est un clown méchant qui ne veut pas que vous veniez à leur table. C'est très déstabilisant. C'est le but.
Ces matchs d'improvisation m'ont surtout apporté une vision du spectacle très orienté sur l'histoire et sa dynamique. Je " vois " bien le décalage d'une présentation, le détournement de l'utilisation d'un objet ou d'un personnage et le retournement de situation en conservant l'histoire de base.
En magie, j'utilise ces éléments durant la création ou lorsque je regarde un autre numéro. Des tonnes d'idées me viennent alors.
Lorsque je me produis, le côté comédien me permet de rattraper des problèmes qui peuvent survenir (spectateur bavard, réflexion de spectateurs trop joyeux, défi lancé durant spectacle.). L'improvisation dans la présentation d'un spectacle est nécessaire, mais toujours en maintenant le leader-ship, le fil conducteur et le climax.
Je me souviens d'une phrase de Monsieur Bernard BILIS : " Le Close-Up est le Jazz de la magie ". On peut improviser dans la mélodie, mais en conservant le même rythme et en harmonie avec les autres !
Pour ceux qui ne sont jamais allés voir un match, courez en voir un. Il y en a régulièrement sur Paris (voir Pariscope) et durant la saison de matches dans les grandes villes de Province. A voir absolument. C'est un vrai spectacle avec des gentils et des méchants. (l'arbitre). C'est un guignol pour adulte.
J'espère revenir dans la mêlée des matches dès la saison prochaine.
Le théâtre est de toute façon un excellent complément de la magie, qu'elle soit de scène ou de Close-Up. Les cours de théâtre apprennent à parler, à se tenir sur scène, à gérer son trac, à travailler. L'apport a été très fructueux.
As-tu déjà participé à des concours ? Si oui, qu'avais-tu présenté et quels avaient été tes résultats ?
J'ai présenté 14 concours. J'ai 14 coupes dans mon atelier. Toutes représentent une étape dans ma petite vie de magicien. Mais ma plus grande récompense n'est pas une de ces coupes, elle est dans les rencontres que j'ai pu faire grâce à ces concours.
La magie m'a permit de côtoyer tellement d'artistes et de magiciens dans le monde entier.
Les concours reste un des moyens pour y parvenir, sans être professionnel, ni faire de tapage.
La plupart des magiciens après une victoire à un congrès
important cesse de concourir. Qu'est-ce qui te pousse à toujours participer
?
Mais j'ai complètement arrêté les concours de scène après mon prix FISM ! J'ai participé à la Colombe d'Or en 97 dans la catégorie " Close Up " sachant que je n'avais pas fait de concours de Close-Up depuis 1989. Je voulais savoir quel était le retour de mes nouveaux effets en situations réelles sur un public de magiciens. C'est tout !
Il y a 5 et 6 ans, j'ai présenté plusieurs concours. Mais il faut savoir qu'ils ne sont pas tous du même niveau. Aussi bien en Close-Up qu'en scène, j'ai commencé par les régionaux pour finir par les internationaux. Et tant que tu es sur le podium, tu cherches à participer à un niveau plus élevé. J'ai ainsi emmené le numéro du Fantôme de l'Aéroport en concours FISM. Mais avant, j'ai présenté pas mal de concours inférieurs pour l'améliorer.
En ce qui concerne ma motivation pour concourir, c'est avant tout par challenge personnel. J'adore la sensation de non-retour dans une décision. Tu es en coulisses, avec ton trac et ton numéro, tout seul devant un public difficile, et tu dois y aller. C'est un challenge sympa, comme celui de sauter d'un pont ou de faire un échange de détendeur à -40 mètres de profondeur.
Quand tu réussis et qu'en retour tu reçois une reconnaissance de la part de personnes compétentes, cela te motive encore plus.
Maintenant, il faut te dire qu'il y a concours et concours. Certains ne présentent pas le même challenge que d'autres. Mais saches que j'ai toujours autant le trac en présentant un tour devant un magicien et encore plus devant un public de magiciens.
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