| Interviews |
| Christian FECHNER |
Venons-en au prix.
Dans
ces ouvrages, illustrés de 1200 documents en noir et blanc et en couleur,
le prix de l'impression représente à peine un quart des frais
techniques. Le scannage des documents, leur restauration, les droits de reproduction
dus aux musées, institutions publiques, archives à travers le
monde etc., les séances de photos, la mise en page qui s'est étalée
pendant plus de 7 mois [car je tenais que chaque document vienne en regard du
texte qui le concerne] et mille autres choses encore, sont des frais fixes qui
représentent en fait les trois quarts de l'investissement global.
Il est donc illusoire de suggérer des éditions
de poche ou de qualité inférieure car le gain financier serait
très marginal pour le lecteur et cela obligerait l'éditeur à
vendre, trop cher, des livres dont l'aspect proclamerait qu'il n'est pas mérité
ce qui contribuerait à les condamner à coup sûr.
Certains m'ont aussi prêté l'intention bizarre
et masochiste de vouloir fabriquer un "collector". Je serais donc
d'une part assez stupide pour refuser de faire des ventes, de récupérer
par là-même mon investissement et je m'interdirai de diffuser largement
cette culture que je veux promouvoir ? Je serai d'autre part assez prétentieux
pour imaginer que c'est l'auteur ou l'éditeur qui décide à
la place du public de ce qui va devenir un "collector" ! Un
film ne devient pas"un film culte" de par la volonté du metteur
en scène ou du producteur mais seulement de par celle du spectateur et
un livre ne devient un "collector" qu'à la seule condition
que les lecteurs le décident, car ce n'est en aucun cas son tirage, mais
son contenu, qui détermine sa valeur.
Si ma démarche avait été dictée
par l'ego et non pas par l'ambition légitime que j'ai pour la magie française
et ses adeptes je n'aurais pas fait cet investissement démesuré
en temps et en argent et je me serais contenté de tirer un manuscrit
polycopié à une trentaine d'exemplaires et à la seule intention
des meilleurs spécialistes mondiaux de l'histoire de la magie. J'aurais
éventuellement obtenu des éloges dans la presse magique spécialisée,
fait des communications partielles et circonstanciées et évité
ainsi bon nombre de soucis de tous ordres. Il va sans dire que ces manuscrits
seraient devenus à coup sûr des "collectors" et que personne
n'aurait jamais envisagé de m'en faire le reproche !
De plus mes ouvrages ne sont aucunement destinés en
priorité aux collectionneurs. Ce ne sont pas eux qui ont acquis la majorité
des exemplaires de "Soirées fantastiques", ils sont dans les
mains d'illusionnistes qui, si j'en crois leurs courriers, ont su en faire leur
profit. C'est plutôt aujourd'hui que les collectionneurs cherchent à
acquérir ces ouvrages... On se trompe d'ailleurs beaucoup au sujet des
collectionneurs dont certains magiciens croient qu'il est de bon ton de sourire
avec condescendance.
Ces femmes et ces hommes font un remarquable travail de recherche
qui ferait progresser les connaissances de tous si les magiciens français
s'intéressaient plus aux résultats de leurs travaux. Ceux qui
se plaignent sur le net, avec plus ou moins de sincérité, de la
difficulté d'accéder à la culture n'ont qu'à pousser
la porte du Club des collectionneurs de l'A.F.A.P., ils y seront fort bien accueillis
par Jacques Voignier, assisteront à des réunions souvent
passionnantes et participeront à des sorties chez tel ou tel collectionneur
qui leur fera découvrir des trésors historiques aussi précieux
qu'instructifs. En outre il n'est perçu aucune forme de cotisation et,
sauf erreur de ma part, il n'est pas indispensable de faire partie de l'A.F.A.P.
pour participer à ces réunions : alors chiche !
C'est en tout cas grâce aux sacrifices financiers de
ces collectionneurs, qui se "battent" à armes inégales
contre de grands collectionneurs étrangers, que les plus beaux exemples
du patrimoine magique français et mondial n'ont toujours pas quitté
la France.
Malgré ces évidences c'est chez nous que notre
culture magique, que le monde entier nous envie, est si peu reconnue et appréciée.
En Amérique les congrès de collectionneurs font salle comble et
sur scène et dans le public on rencontre le Who's Who de la magie américaine.
Il n'y a pas un mois aux Etats-Unis où ne soient publiés de superbes
ouvrages historiques (qui par parenthèses sont vendus dans les mêmes
conditions que les miens tout en bénéficiant d'un marché
de langue anglaise 10 fois plus importants que le nôtre !) qui y rencontrent
de grands succès.
Que cela chagrine ou non certains d'entre vous il y a une relation directe de cause à effet entre cet appétit de culture que témoignent les magiciens américains à l'égard du patrimoine magique, et dont leur art est le premier bénéficiaire, au point de dominer, pour des raisons artistiques légitimes et évidentes, la magie mondiale. Au lieu de toujours pleurer sur "l'argent", qu'ils finiront bien souvent par trouver pour acheter tel ou tel tour dont ils ressentent le besoin "impérieux", les magiciens français seraient bien inspirés de prendre enfin exemple sur la démarche intellectuelle et artistique de leurs confrères d'Outre Atlantique.
Retour à la page INTERVIEWS