| Interviews |
Retour aux INTERVIEWS
| Christian FECHNER |
|
Les questions qui ont été évoquées au cours du débat engagé sur Virtual Magie à propos de la souscription de mes ouvrages "La Magie de Robert-Houdin - Une vie d'artiste" sont de nature assez différentes. Je répondrai tout d'abord aux plus anciennes, celles qui ont été évoquées au cours du post "Fechner, Robert-Houdin, PROUST, mauvais calcul ?".
Ces dernières peuvent être classées en trois catégories distinctes :
1° - S'il semble légitime ou inévitable à la plupart des intervenants de faire de lourds sacrifices financiers pour des leçons, pour des tours, des gimmicks, des cassettes, des livres d'explications de trucs ou de techniques, ces mêmes intervenants supposent, à tort, que la culture magique n'est pas indispensable au working performer et désirent, avec une générosité qui les honore, qu'elle soit accessible à tous et dans tous les cas de figure à des prix très modestes : type livre de poche !
2° - Certains internautes semblent penser que le prix de ces deux livres - qu'ils n'ont pas encore vus ! - est trop élevé et, bien qu'ignorant tout de leur contenu, déplorent que je n'ai pas fait le choix de les éditer à l'intention du grand public ce qui, toujours d'après eux, aurait permis de faire baisser sensiblement leur prix de vente et largement contribué à la promotion de l'histoire de la magie.
3° - Enfin le ton de la publicité de ces ouvrages
a semblé paraître "brutale" ou trop "explicite"
à certains car Georges PROUST et moi-même avons commis la faute
apparemment impardonnable d'écrire la stricte vérité
au lieu de mettre en avant l'étendue de notre travail, de nos efforts
constants depuis des années pour que ces livres puissent exister un
jour, de notre souci de mettre à la disposition des magiciens des volumes
utiles qui fassent honneur à leur bibliothèque et à la
littérature magique et les énormes risques financiers qu'il
a fallu prendre pour que le contenant soit à la hauteur du contenu.
De plus le fait d'annoncer que ces ouvrages ont un tirage
limité, ce qui est le cas de 95 % des livres magiques qui ne sont jamais
réédités, n'a vraiment rien de désobligeant surtout
quand on donne aux lecteurs, grâce à une souscription avantageuse,
la possibilité de les acquérir dans des conditions très
privilégiées. Quand à celui de rappeler les prix atteints
en vente publique par mes précédents livres, aujourd'hui épuisés,
il n'avait d'autre but que d'éviter les scènes pénibles
qui se sont produites à l'Académie de Magie il y a quelques
années où, avec beaucoup de mauvaise foi, certains magiciens
ont fait de grands reproches à Georges PROUST car il n'avait
pas assez "insisté" auprès d'eux, prétendaient-ils,
pour qu'ils souscrivent à bon compte à "Soirées
fantastiques" !
Comme rien ce de qui a été écrit dans
ce débat ne m'a heurté ni choqué et que j'ai trouvé
son contenu intéressant et d'une bonne tenue de but en bout, je souhaite
également que la franchise de mes réponses, sans démagogie
mais aussi sans complaisance, ne soit pas considérée comme des
reproches à l'égard d'aucun des intervenants mais exclusivement
pour ce qu'elles sont : l'expression de quelques-unes de mes convictions profondes
sur la meilleure façon d'aborder l'étude de l'art magique afin
d'en tirer le profit artistique maximum. Convictions auxquelles personne n'est
évidemment obligé d'adhérer.
C'est à la première question que je consacrerai
le plus d'espace car elle est à mon sens fondamentale.
Il m'apparaît surprenant que l'immense majorité
des magiciens qui se gargarisent des mots "art magique" n'aient
absolument pas conscience du véritable sens qu'ils revêtent ni
des devoirs au sens propre comme au sens figuré, qu'ils impliquent.
S'il est en effet possible de devenir à peu de frais
"magicien" et d'arriver à distraire sa famille ou ses collègues
de travail cela ne suffit pas à l'évidence pour mériter
le nom d'artiste. Pour que le travail, la détermination et les sacrifices
de toute nature que réclament l'étude et la pratique de l'art
magique deviennent un jour "payants", et que puisse s'épanouir
enfin pleinement le talent de chacun, il faut que ces efforts bénéficient
du puissant apport des fondations qui soutiennent tous les arts : la culture.
Qui aurait l'inconscience de prétendre que les magiciens
seraient plus créatifs, plus audacieux, ou plus avant-gardistes dans
leur domaine, que les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les compositeurs,
les chorégraphes, les metteurs en scène, les artistes lyriques,
les écrivains, les comédiens ou les cinéastes ? Je ne
connais pas pour ma part aucun grand peintre ou sculpteur qui n'ait étudié
assidûment les techniques des maîtres du passé, aucun grand
musicien ou comédien qui ne connaisse "sur le bout des doigts"
ses classiques, pas plus que de grands cinéastes qui ne soient des
cinéphiles avertis.
Il ne suffit pas de s'astreindre exclusivement aux techniques modernes les plus sophistiquées pour devenir un grand magicien ; il faut en parallèle se nourrir de la démarche créative et de l'expérience des maîtres d'hier. Ce n'est qu'en ayant compris et digéré, puis mis en perspective dans le contexte artistique et social de l'époque, les prestiges légendaires de ceux qui ont écrit les pages les plus glorieuses de l'histoire de la magie que l'on peut se forger un arsenal d'armes nouvelles et éprouvées qui, alliées aux techniques d'aujourd'hui, permettent de créer la magie de demain.
Pourquoi pensez-vous que Robert-Houdin puis Harry
Houdini furent tous deux les plus grands collectionneurs d'art magique
de leur temps doublés d'historiens particulièrement érudits
? Pourquoi David Copperfield, Ricky Jay, Bill Kalush,
John Gaughan ou Jim Steinmayer, pour ne citer que des talents
américains, suivent-ils depuis des années cette même voie
?
Croyez-vous sincèrement que ce qui relie ces deux
artistes légendaires de notre histoire, le plus grand illusionniste
de notre époque, un maître du close-up, le producteur de David
Blaine ou les deux plus fertiles créateurs d'illusions d'aujourd'hui,
est une sorte de goût morbide pour le passé, pour les vieux livres,
les appareils d'antan, ou les documents poussiéreux ? Tous ces grands
artistes qui sont -ou furent - les ténors incontestés de leurs
spécialités respectives savent qu'ils peuvent puiser leur inspiration
à la source inépuisable des racines de l'art magique. Il appartient
à chacun de faire son profit des pépites et des pierres précieuses
qu'ont semé ici ou là à notre intention les maîtres
du passé.
C'est cette conviction profonde qui m'a amené à
consacrer sept ans à l'élaboration de "La Magie de Robert-Houdin"
car je suis intimement persuadé que la découverte du cheminement
créatif de ce que j'appelle "la pensée magique de Robert-Houdin"
permettra à chaque magicien d'acquérir un savoir supplémentaire
et une forme de pensée créatrice qui sera je l'espère
aussi enrichissante pour eux qu'elle l'a été pour moi.
On
peut évidemment rétorquer que jouer au tennis le week-end n'implique
pas que l'on ambitionne de devenir John Mac Enroe et que chaque joueur
de foot du dimanche ne prétend pas égaler Zinedine Zidane.
Chacun est libre en effet de ne voir la magie que comme une simple distraction
qui permet de briller facilement en société. Personne n'a la
moindre obligation d'être animé par l'ambition d'aller plus loin
dans l'étude et la maîtrise d'un art complexe et fascinant dont
la culture est le complément indissociable de son répertoire
et de ses techniques. Pour ceux-là l'accès à "la
pensée magique de Robert-Houdin" est un niveau initiatique
probablement superflu car s'ils découvriront, j'en suis sûr,
quantités de faits, de secrets, de conseils pratiques ou d'histoires
passionnantes illustrées de superbes documents, ces aimables magiciens
dilettantes se contenteront de feuilleter ces ouvrages comme une luxueuse
bande dessinée et passeront peut-être, et à mon grand
regret, à côté de l'essentiel.
Retour aux INTERVIEWS