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| Laurent BERETTA |
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Illusionniste manipulateur reconnu, homme mystérieux et réfléchi, Laurent nous livre un peu plus de lui-même dans cette interview où il nous donne sa vision de la magie et, surtout, son avis sur le monde dans lequel nous évoluons aujourd'hui.
VM : Vous êtes actuellement magicien professionnel. Qu'est ce qui vous a orienté sur ce choix ?
LB: Je suis passionné depuis l’age de 11 ans ! La volonté farouche d'un adolescent qui ne se voyait pas passer sa vie dans un endroit identique tous les jours, mais aussi et surtout la soif de m'exprimer sur scène et au contact des gens, de créer un monde, un univers qui me permette de sculpter des images esthétiques et éphémères. C'est un travail qui fait que l'on se remet en cause tous les jours. J'aime cet état d'esprit où rien n'est acquis.
VM D’ou vous vient cette passion pour Oscar Wilde et pourquoi avoir choisi des phrases de cet auteur pour illustrer les différentes parties de votre show?
LB : Le portrait de Dorian Gray d’Oscar
Wilde, c’est grâce à ce livre que j’ai pris
la décision de vivre de ma passion.
Une phrase en particulier m’a fait avoir un vertige, une prise de recul
soudaine et abrupte où le temps soudain se fige : « Il est des
moments où il faut choisir entre vivre sa vie pleinement, entièrement,
complètement, ou mener l’existence dégradante, fausse et
creuse que le monde dans son hypocrisie nous impose. »
En lisant cette phrase alors que j’étais en licence de finance
je me suis dit : que veux-tu réellement faire de ta vie ? La magie s’est
imposée à moi immédiatement.
Quant aux phrases de Wilde, je trouve qu’elles restent étonnamment actuelles malgré la mort de leur auteur voilà plus d’un siècle. Wilde était un épicurien provocateur et raffiné, qui au détour d’un paradoxe vous choque, vous fait soudainement réfléchir, rire ou encore frémir. C’est un magicien du verbe. Ses phrases sont pour moi de véritables baguettes magiques émotionnelles. Et puisque c’est grâce à lui que j’ai pris conscience de vivre de ma passion, en ayant la passion de vivre, il me semblait naturel de lui rendre hommage.

VM : En quoi la magie s'apparente t-elle selon vous à un art ?
LB : A mon avis si la magie est
présentée comme une expérience de défi à
l’intelligence des spectateurs, si elle n’est pas mise en scène,
si elle n’est pas chorégraphiée, si elle ne reflète
pas un minimum son époque ou si elle ne tend pas vers quelque chose de
beau, je la trouve incroyablement ringarde.
La plupart des magiciens sont des obsédés du secret, qui se limite
à la forme. Comme disait Jim Steinmeyer, inventeur d’illusions
révolutionnaires : «les magiciens gardent un coffre fort VIDE »
La magie du secret est la magie de la technique, la magie sans vie, la magie
nombriliste.
J’ai beaucoup d’admiration pour les danseurs, les jongleurs, les
acrobates, les chorégraphes et les metteurs en scène qui ont un
regard autre de la réalité, une approche du mouvement qui tend
toujours vers le symbolique et parfois la beauté pour mieux communiquer
avec leur public.
Quand je vois un artiste comme Viktor Kee, un jongleur du cirque
du soleil qui mélange la danse, les acrobaties et une technique de jonglage
calée à la milliseconde sur la musique, je vois quelque chose
au delà du réel, qui m’ouvre une porte sur la beauté
: je vois quelque chose de véritablement MAGIQUE, quelque chose de grand.
C’est en voyant de tels artistes que je me suis dit que la magie existait en dehors du « trucage » Toute forme d’art qui stimule l’imaginaire et nous fait plonger au cœur de nous-mêmes est une forme de magie elle aussi. Je suis partisan d’un sens beaucoup plus large au terme magie.
VM : Vous avez fréquenté, travaillé et évolué au sein de différents milieux artistiques : illusionniste (vendeur d’accessoires à vos débuts et professionnel), cabaret, danse, etc. Que tirez-vous de la rencontre avec chacun de ces univers ? Qu’est-ce qui vous a le plus séduit ou déplu ?
La vraie magie est décomposée en 2 entités :
1) la technique maîtrisée qui compte pour 10%
2) les 90% restants c’est l’art de la présentation, l’émotion magique qui lui fait retrouver sa valeur d’art, l’art du spectacle.
La magie est trop souvent focalisée sur la technique, et pas assez largement
sur l’expérience que va ressentir le public. Je me suis rendu compte
que j’aurais dû faire de la danse beaucoup plus tôt dans ma
vie. Au niveau de la vision du spectacle, de la personne sur scène, de
l’hygiène de vie, la danse est un monde dont les magiciens ont
beaucoup à apprendre.
Un artiste est avant tout quelqu’un qui est capable de donner une énergie.
Avec la danse, on apprend à communiquer par une gestuelle, on représente
une forme d’énergie que l’on va puiser en soi pour ensuite
la partager avec le public.
Les magiciens ne vont pas chercher cette énergie parce qu’il se concentrent uniquement sur le fait de « bluffer » leur public avec leurs « trucs ». Peut être y trouvent-ils une gratification personnelle ? Pour moi ils s’éloignent des gens. Certes la magie est bluffante en tant que telle mais si on la contextualise et si on la renforce avec la puissance évocatrice de la danse et un minimum de sens théâtral alors elle prend une autre dimension qui est celle de l’émotion, l’expression d’une expérience humaine commune. C’est dans cette direction que je veux continuer de créer et amener les spectateurs dans un monde où la beauté soudain nous surprend et nous plonge au cœur de notre vraie nature.

Seconde partie : Le Techno-Classique
VM : Tu possèdes un parcours atypique qui a sans doute influé sur tes choix artistiques, peux-tu nous résumer ce parcours ?
LB : Atypique ? Je vais te décevoir, j’ai commencé la magie en recevant la boîte de Garcimore à Noël…
VM : Bon, on change de question… Quel est ton parcours personnel ? Tu es sans doute l’un des rares magiciens qui aient fait des études, non ?
LB : [Rires] Mon père souhaitait que je fasse de l’audit. J’ai donc passé mon Bac C et je me suis plongé dans la finance pendant deux ans, puis je suis parti aux Etats-Unis pour passer ma licence en Business. Dès le lendemain de mon arrivée à Boston, j’ai rencontré Hank Lee, l’un des plus grands marchands de magie américains. Il m’a engagé dans la foulée comme démonstrateur au comptoir de la boutique, puis pour un travail d’«assistant manager ».
J’y suis resté un an et demi. J’en ai retiré deux apports essentiels : j’avais tout le savoir magique à portée de main (stocks de livres, vidéos, etc.) et ma culture magique a fait un bond à ce moment-là. J’ai acquis une bonne partie de mon savoir magique grâce aux entrepôts de Hank ! Ensuite, j’ai rencontré beaucoup de professionnels qui passaient par le magasin et qui travaillaient dans le milieu des trades-shows (salons commerciaux) pour Coca Cola, Chevrolet, General Electrics, etc. C’est à ce moment que j’ai réalisé que la magie pouvait vraiment être une profession et que l’on pouvait bien en vivr. ?
Je suis ensuite revenu en France pour faire l’armée. Une fois officier de réserve, j’ai eu la possibilité de m’essayer à la spécialité « officier-commando», et tester le terrain, faire des excursions de nuit, etc. J’ai ensuite fait un stage de deux semaines pour passer mon brevet militaire de parachutiste.

VM : Tu faisais de la magie entre deux commandos ?
LB : Je possédais toujours un jeu de cartes sur moi ! Tout cela a duré 10 mois. Je suis ensuite retourné aux études : Ecole Supérieure de Commerce de Montpellier. C’est à cette époque que j’ai commencé à prendre des cours de danse.
VM : D’où te vient cet intérêt pour la danse ?
LB : Cela vient de ma rencontre avec un grand magicien américain, Jeff Mc Bride, qui m’avait dit très tôt : tes manipulations sont correctes, le niveau technique est bon mais si tu souhaites occuper l’espace scénique de façon artistique et avoir de la présence, la seule discipline qui puisse t’aider, c’est la danse. Fais de la danse classique pour ton placement, du jazz pour l’énergie. Je me suis donc essayé à tout ça, à raison de 6 à 7 cours par semaine. Je me suis trouvé ridicule au début ! J’étais le seul garçon, je pataugeais dans un univers qui m’était totalement inconnu. J’ai persévéré dans ce domaine en prenant ensuite des cours dans une école de pros à Montpellier. Là, j’ai pu vraiment voir des gens travailler leur physique à un haut niveau.
VM : Une fois ton MBA en poche, tu es passé pro ?
LB : J’y pensais depuis l’âge
de 18 ans déjà ! Après mes études, je suis rentré
en Haute-Savoie et j’ai commencé à travailler régulièrement
en close-up (magie de proximité). Cette expérience a été
très enrichissante. J’essayais de trouver des tours personnalisés
pour les clients qui m’avaient engagé.
Je me rendais compte que
cela marchait bien. C’est à ce moment que j’ai songé
à monter sur Paris, mais avant, j’ai continué la danse et
passé un an à Annecy, où je me suis inscrit dans une école
de danse : 14h de cours par semaine, et les close-ups le soir pour pouvoir vivre
et financer tout cela. Parallèlement à cela, j’ai continué
l’entrainement pour mon numéro de scène.

VM : Comment s’est bâti ton numéro ?
LB : Progressivement, grâce à la danse, à des échéances que je me fixais, et aux conseils de magiciens éminemment respectables. J’essaie d’écouter tout ce qu’on me dit. On a toujours quelque chose à apprendre, même d’une critique dégueulasse ! J’ai autant appris des magiciens qui rejetaient ou critiquaient mon style que de ceux qui le trouvaient novateur mais aussi et surtout du regard d’autres artistes avec qui j’ai eu l’occasion de travailler (jongleurs, acrobates, mimes, comiques etc.)
VM : J’aimerais revenir sur le titre de l’interview : le « techno-classique ». Tu fais incontestablement partie de ceux qui dépoussièrent la magie de scène et qui insufflent une nouvelle énergie dans la manipulation des cartes, mais tu pratiques en même temps un répertoire et des figures (productions de cartes, etc.) vus et revus sans cesse depuis 50 ans au moins. Comment allies-tu ces deux époques ? N’y a-t-il pas une contradiction à vouloir dépoussiérer une discipline tout en continuant à présenter ses effets les plus classiques ?
LB : Effectivement, tout comme
la jonglerie ou d’autres arts du cirque, nous évoluons dans une
discipline ancestrale et à moins d’être un génie visionnaire,
nous ne pouvons en changer que la forme. Le seul vrai changement que l’on
peut apporter, c’est sur le fond.
Je n’ai plus envie de rester figé sur ce que nous appelons la magie.
Dans le répertoire magique, je ne sais pas jusqu’à quel
point on peut trouver des effets entièrement nouveaux, mais sur la présentation,
on peut vraiment révolutionner les schémas classiques du magicien.
Il y a trois schémas classiques : le magicien omnipotent (qui a tous
les pouvoirs), le magicien qui est spectateur de sa magie, le magicien victime
de sa magie. Le premier schéma vieillit très mal ! Je me tourne
dorénavant plutôt vers d’autres optiques.
Pour cela j’ai donc décidé d’élargir mes horizons artistiques, en plus de la danse. Me replonger dans un univers où le langage des images est dominant. Je m’inspire de tout ce qui me fait vibrer :
- la musique, vecteur de l’émotion (et pas le dernier truc à la mode),
- la danse pour dégager une sensualité, un charisme corporel,
- le théâtre pour mettre en scène, contextualiser, habiter un personnage pour mieux communiquer une émotion, une ambiance
- un œil extérieur et visuel de chorégraphe et de metteur en scène qui saura créer des images fortes, choquantes ou esthétiques dans la tête des spectateurs.
J’ai encore beaucoup à apprendre, et c’est cette soif de
découverte de nouveaux horizons, de rencontres et de partage qui donne
un sens à ma vie.
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Merci à Michel FONTAINE pour la relecture, Stéphane KERRAD pour les photos et Philippe COMTE pour la mise en page.
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