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| Carnet de route : Magie de rue à Avignon |
du 19 au 24 juillet 2002
par Paul MAZ
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Passionné de théâtre, chaque année je passe une semaine
à Avignon au moment du Festival. Je fais le plein : 3 à 4 pièces
quotidiennes dans le «off» pour découvrir des auteurs, en prendre
plein yeux et étudier le jeu des comédiens. Cette année,
comme l’an passé, j’ai prévu de n’être pas
seulement festivalier mais aussi magicien de rue pendant cette période
particulièrement propice à cette forme d’expression.
Mais où est-ce que je vais me poser ?
Je commence à connaître un peu Avignon, mais la perspective
de me produire dans la rue me fait porter un tout autre regard sur des endroits
qui m’apparaissaient auparavant familiers. Tout à coup, cet angle
de rue accablé par le soleil ne me semble plus être la bonne idée
que j’avais imaginée (dans le train) pour attaquer la rue à
l’heure de l’apéro du midi. Il fait plus frais dans le coin
de cette place… mais le courant d’air, salvateur, pourrait être
fatal au suspens de mon bonneteau avec des gobelets jetables hyper légers.
Idem, Je réalise que l’emplacement sur la place du
Palais des Papes qui m’avait bien réussi l’année dernière
à la tombée de la nuit (vers 22h) est impraticable le midi.
En fait, la magie de rue passe par une phase d’observation
minutieuse du terrain indispensable. J’avais repéré un superbe
lieu rue de la République (rue principale d’Avignon) devant un
magasin qui serait fermé le soir (heure à laquelle je voulais
me produire). Manque de pot, je lève le nez et je vois qu’au dessus
du magasin se trouve un appartement… fenêtres ouvertes. J’imagine
immédiatement le scénario avec ma sono en guise d’aubade !
Deux boutons de robinets sur le front
Finalement je décide de faire mon premier show à la fraîche
(si l’on peut dire) vers 19h30. A l’heure où les festivaliers
en famille cherchent où se poser pour dîner léger d’une
salade composée arrosée d’un petit rosé. Je sors
de mon hôtel maquillé comme un aborigène extra terrestre :
le visage recouvert de blanc de clown et deux boutons de robinets vissés
sur le front. Un choix dicté par une expérience très enrichissante
vécue au cours d’un salon professionnel géant pour lequel
mon client m’avait imposé un déguisement. J’ai toujours
pensé que dans ce type de manifestation, où l’on compte
les exposants par milliers, et où les allées sont de véritables
artères (et où les visiteurs ne sont pas là pour voir de
la magie) on est très proche des conditions de la magie de rue.
Je remonte donc toute la rue de la République en direction
de la fameuse Place de l’Horloge. Finalement, j’ai prévu
(comme l’année dernière) de me placer devant la grande porte
de la Banque de France.
L’endroit est idéal : un espace scénique
quasi naturel délimité par des bacs à fleurs sur les côtés
et 3 plots métalliques escamotables (pour laisser passer les voitures)
sur le devant.
Je sens immédiatement que le choix du maquillage est payant car tout le long du chemin menant de mon hôtel à la Place de l’Horloge les festivaliers (pourtant habitués aux excentricités des troupes de comédiens faisant la pub de leur spectacle) réagissent très positivement lors de mon passage (signes, sourires, clins d’œil..). A chaque manifestation de sympathie je réponds par un signe ou un sourire ; et je m’efforce même de provoquer la réaction par un regard appuyé, un sourire ou carrément un signe de la main. Ca marche. Du coup, une fois rendu sur le lieu des opérations je me sens déjà «dedans».
La veille, pour me mettre un peu dans le coup j’étais allé traîner mes guêtres dans les hauts lieux du spectacle de rue. J’avais été littéralement scotché par la prestation de Falo, un jeune allemand qui fait jouer une scène de cinéma à des personnes choisies parmi les spectateurs. Grandiose : il avait réussi à former un cercle d’environ 500 personnes Place du Palais des Papes. Pas une seconde, il n’avait perdu le contact avec le public (J’aurai les jours suivants l’occasion d’échanger avec lui, un pro de la rue !).
Tout est dans le sac
J’ouvre ma valise à roulettes (cette année j’ai réussi
à mettre tout le matériel à l’intérieur, y
compris l’ampli ainsi que le guéridon et son pied) je sors ma sono
et je lance la musique pendant ma préparation, histoire de commencer
à attirer l’attention. Je gonfle 3 ou 4 ballons (Q 260) dont j’aurai
besoin au cours du spectacle.
Je décide de me lancer. Je programme la musique de la «Panthère
Rose» en boucle et à l’aide de 3 Qualatex 260 roses tout
en mimant un joueur de saxo je gonfle les ballons et sculpte… une Panthère
Rose. Au cours de l’opération le public vient progressivement se
masser autour de moi. Je sens que c’est bon, mais je réalise qu’une
fois le premier ballon sculpté (la tête de la panthère)
il n’y a plus rien à voir d’intéressant et qu’il
serait peut-être plus judicieux la prochaine fois de commencer la sculpture
par les pattes et de finir crescendo par la tête. J’en fais donc
des tonnes pour essayer de maintenir l’intérêt (je sors de
ma poche un super gros feutre que je montre ostensiblement histoire de faire
comprendre qu’il va encore se passer quelque chose). Ils sont restés.
Je joue avec la panthère qui vient de récupérer des yeux,
des sourcils et des moustaches. Je la fais saluer… salve d’applaudissements.
Je suis agréablement surpris de ce premier accueil car j’étais
un peu angoissé par le premier tour. Allait-il être assez long
pour que le cercle se forme etc.…
Je repère une petite fille dans le public, je lui fais
un sourire complice tout en allant asseoir la panthère sur le guéridon
(j’avais prévu un élastique).
J’enchaîne avec une routine de cordes avec un texte
de mon cru (à la Raymond DEVOS). Dès le premier effet ça
accroche. A ce moment là précisément me revient une phrase
de ma prof de théâtre «Joue pour tout le monde, ne les laisse
pas décrocher». Ca me rassure. J’applique la consigne. Je
lève bien mes mains, je regarde bien à droite, à gauche,
le dernier rang.
Et maintenant, apparition d’un 4X4 !
Je jette un coup d’œil à la panthère…
et je regarde la petite fille dans le public.
Tout fonctionne comme prévu. Pas de résistance, je
la prend par la main la fait applaudir et en route pour une chasse aux pièces
(pas terriblement exécutée, j’ai du mal à lui coller
la pièce dans la main). A nouveau applaudissements nourris. Ca me donne
une super énergie. Comme convenu dans le deal subliminal la petite repart
avec la baudruche rose.
Tout à coup je perçois un léger mouvement de recul du public. Contre toute attente l’énorme porte qui me sert de fond de scène s’ouvre lentement. Je comprends qu’une voiture va arriver sur scène. Une demi seconde de panique. Il faut exploiter cet imprévu. Je décale le guéridon sur le côté, je fais face au public et je tends les bras en direction du plot métallique du milieu en faisant un maximum de cinéma. Et tout d’un coup… les deux plots de chaque côté s’enfoncent lentement dans le sol alors que celui du milieu reste bien planté là ! Hilarité générale. Applaudissements. Incroyable. Le hasard a raison. C’est comme ça qu’il fallait le jouer.
J’évalue à une centaine de spectateurs le
demi cercle qui s’est formé autour de moi. Je viens de faire dans
le muet, je sens qu’il faut que je reprenne les choses en main. Je tchatche,
je tchatche et je gueule «vous en voulez encore ?». Je me fais
prier (je sens que j’en ai les moyens). Le public :«Ouiii !!».
J’abuse car je me rends compte que le boucan produit par l’attroupement
attire de nouveaux curieux.
J’enchaîne donc avec un tour parlé (le fil hindou
sur un poème de Paul FORT). Et seulement à ce stade j’interpelle
le public pour lui expliquer pourquoi j’ai les deux boutons de robinet
greffés sur le front (J’ai puisé l’idée lors
d’une conférence de Harry SPEED). Je raconte une histoire :
je suis un prototype de fontaine vivante qui est rempli tous les matins à
la mairie d’Avignon… je montre comment ça fonctionne en me
remplissant les joues d’eau à l’aide d’une bouteille
d’eau. Je tourne un bouton… l’eau jaillit. Je m’approche
du public, les joues toujours gonflées en faisant signe à des
spectateurs de tourner l’un des boutons… et certains osent le faire
à leur propre risque, ce qui déclenche les rires. Je propose
alors un bonneteau («bonne d’eau» de Harry Speed) avec des
gobelets et de l’eau. Le public joue de bon cœur. (mais je sens que
la chute doit être renforcée par un jeu plus appuyé de ma
part. Faut que je travaille ça).
J’enchaîne avec une proposition de transmission de pensée. Trois personnes prennent une carte et je leur demande de m’en transmettre l’identité par la pensée. J’ai en main un journal et une paire de ciseaux (idée de Duraty) pour découper le journal en fonction des informations reçues. Pour les aider (!) je les équipe d’une antenne émettrice sur la tête (les ballons que j’ai gonflé au tout début). Je joue avec les spectateurs. Je suis assez content l’idée de l’antenne m’est venue dans l’après midi. Applaudissements.
Je termine par l’un de mes tours préférés :
l’œuf au foulard. Je laisse le public sur des rires. J’en profite
pour les remercier et pour tendre mon seau : un peu plus de 15 euros !
Je fais deux autres shows ce soir là. J’ai l’impression
d’avoir presque tout donné dans le premier (à peu près
25 minutes), je suis moins bon. Il est plus de 22 heures, je plie bagages. Je
suis finalement assez content. Je n’ai pas fait fortune mais j’ai
évité les erreurs de l’an passé et surtout j’ai
ressenti certaines choses qui aident à comprendre… et qu’on
ne trouve pas dans les livres.
Je rentre à l’hôtel (en sueur !). Douche (le pied !). 23 h00 : Place des Corps Sains à deux pas sous les platanes face à la fontaine. Je déguste une bière blanche (re-pied !). J’ai de la monnaie plein les poches. Demain je remets ça à 11h00 !
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